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Le pari ambitieux de l’émergence en Côte d’Ivoire En savoir plus ..

Après plus de dix ans de crise, le pays le plus dynamique d’Afrique de l’Ouest doit améliorer le climat des affaires et réduire la pauvreté.

Devenir un fauve africain sur le modèle des tigres asiatiques. C’est l’objectif qu’a fixé, pour son pays, le président ivoirien Alassane Ouattara. Autrement dit : faire passer, d’ici à 2020, la locomotive d’Afrique de l’Ouest du statut de pays en développement à celui d’économie émergente.

En pointe sur ce sujet – obsédé, diront certains –, le gouvernement ivoirien organise à Abidjan, du mardi 28 au jeudi 30 mars, une grande conférence sur l’émergence en Afrique. Dans l’enceinte du fastueux Hôtel Ivoire, des délégations venues de 54 pays, y compris d’Asie et d’Amérique latine, doivent échanger sur les ingrédients d’une transition réussie. Une ambition réaliste ?

« Un certain nombre d’indicateurs montrent que la Côte d’Ivoire est sur la bonne voie », a assuré mi-mars la ministre ivoirienne du plan, Nialé Kaba. « Cette aspiration de l’émergence s’est manifestée chez beaucoup de pays africains mais ne sera réalisée que chez peu d’entre eux, estime l’économiste Paul Derreumaux, ancien PDG de Bank of Africa. La Côte d’Ivoire est un des candidats les plus crédibles. »

Après plus d’une décennie de crise, le pays s’est imposé, depuis cinq ans, comme l’une des économies les plus dynamiques du continent, affichant des taux de croissance de 8 % à 10 %. Le premier producteur mondial de cacao a affronté ces derniers mois de durs vents contraires avec la chute brutale des cours mondiaux : ceux-ci ont touché, début mars, un plus bas de huit ans. Mais il a jusqu’ici mieux résisté que le reste de l’Afrique subsaharienne où la croissance n’a été que de 1,5 % en 2016.

Les constructions sortent de terre à un rythme effréné

Outre un effet rattrapage, la Côte d’Ivoire récolte les fruits d’une agriculture diversifiée (cacao mais aussi café, hévéa, noix de cajou…), d’une politique de grands travaux intelligents et d’un essor des investissements. Une effervescence visible à Abidjan. Nouveau pont, nouvelles routes, nouveaux centres commerciaux… Les constructions sortent de terre à un rythme effréné et les enseignes occidentales, comme Go Sport ou Carrefour, affluent au bord de la lagune Ebrié.

Symbole de fierté, la Banque européenne d’investissement (BEI) y a ouvert en novembre 2016 son bureau régional. Elle rejoint la Banque africaine de développement (BAD), revenue dans la capitale économique ivoirienne en 2014, après dix ans à Tunis. « L’émergence en 2020, c’est ambitieux, mais il faut l’être, insiste Janvier Litse, directeur Afrique de l’Ouest pour la BAD. On peut y croire car l’équipe de Ouattara sait ce qu’elle veut et où elle va. »

Certains observateurs tempèrent ces louanges. « Le passage à l’émergence, c’est défini comme une diversification et industrialisation de l’économie, rappelle l’analyste ivoirien Joel Baroan. Or ce que l’on célèbre aujourd’hui, c’est l’investissement étranger. Le secteur primaire [exploitation des ressources naturelles] reste prédominant. » De fait, le secteur manufacturier contribue toujours faiblement à la croissance. La Côte d’Ivoire a bien commencé à transformer elle-même son cacao en chocolat. Mais le pays ne s’est pas inséré dans la mondialisation industrielle, comme l’Ethiopie avec le textile.

« Pour cela, il faudra vraiment améliorer le climat des affaires », insiste un expert étranger basé à Abidjan. Le pays s’enorgueillit d’avoir gagné 35 places entre 2013 et 2016 au classement Doing Business de la Banque mondiale. Mais il n’en reste pas moins au 142rang sur 189. Les réformes engagées – notamment l’allégement des démarches de création d’entreprises – ne s’attaquent pas aux vrais problèmes : une corruption endémique et un respect de la règle de droit à géométrie variable. Des chantiers très délicats dans un pays où la stabilité politique demeure fragile.

Rendre la croissance plus inclusive

L’autre grand défi est de rendre la croissance plus inclusive. Celle-ci n’a pas permis de créer suffisamment d’emplois de qualité, regrettait récemment la Banque mondiale. La pauvreté touche près d’un Ivoirien sur deux. Dans son Programme national de développement (PND 2016-2020) qui récapitule une série d’objectifs audacieux dans les infrastructures, l’énergie ou l’industrie, le gouvernement promet de la diviser par deux.

La marche est haute et suppose que la Côte d’Ivoire continue sur sa lancée. Un défi plus crucial encore au moment où le retournement des cours du cacao menace d’appauvrissement les petits producteurs. « La Côte d’Ivoire est comme un cycliste sur un étroit chemin de crête, il faut qu’elle tourne à 7 %-8 % de croissance sinon elle risque de tomber », décrit l’économiste et spécialiste de l’Afrique, Serge Michailof.

En attendant, la montée des inégalités nourrit un climat de grogne sociale au sein d’une population abreuvée des promesses d’émergence. Brandi à tout bout de champ par les autorités, le terme a fini par être l’objet de nombreux jeux de mots. Attention, danger d’« immergence », plaisantaient les Ivoiriens lors d’une saison des pluies très rude en 2014. « C’était d’abord une blague dans les maquis [bars], décrit M. Baroan. Mais pour tous les Ivoiriens dont le quotidien ne s’est pas amélioré, c’est devenu presque une injure. »
lemonde.fr

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