07212018Headline:

Port autonome d’Abidjan: Des milliers de dockers menacés de chômage, les raisons…

Mardi 15 mai 2018, il est à peine 5 heures 49 minutes. Et déjà le siège du syndicat des dockers du Port autonome d’Abidjan (Paa) grouille de monde. Assis en bordure du boulevard principal du Port, ils échangent entre eux.

D’autres, des plats de bouillie et des beignets en main, ou encore des plats de garba (attiéké-poisson, Ndlr), du thé, etc., prennent des forces pour sans doute aborder sereinement la journée. Sur une bonne cinquantaine de personnes, plus des trois quarts ne savent pas encore ce qui les attend. Auront-elles un boulot ou pas ? Elles s’en remettent toutes à Dieu et espèrent aussi que la chance sera de leur côté. « Je suis contractuel. Donc, pour le moment, je ne sais pas si je vais trouver quelque chose à faire. On prie Dieu et on attend de voir ce qu’il nous réserve pour aujourd’hui », confie Touré Moumini, docker exerçant sur la plateforme portuaire depuis près de 4 ans. Juste à ses côtés, Magne Candia, un de ses ”potes”, semble gagné par le découragement. Il affirme que depuis près de trois jours, il n’a eu « aucun gombo ». « Tu viens à 4h ou 5h. Tu restes là jusqu’au soir, tu ne trouves rien à faire et tu rentres à la maison. C’est devenu trop compliqué ici », s’est-il exprimé.

Comme Magne Candia, beaucoup de dockers, depuis le démarrage des travaux de modernisation du Paa, se tournent parfois les pouces. Du fait de la congestion du Paa, le travail va au ralenti. Mais pour certains dockers, « le travail se fait rare ». « Mais ce n’est que le début, car le plus dur reste à venir, surtout avec les travaux de modernisation du port en cours », confie un responsable d’une entreprise de manutention.

Pour information, sur la plateforme portuaire, le docker est « celui qui travaille dans les quais, et dont l’activité principale consiste à charger et décharger les navires », a expliqué Guigréhi Pierre, coordonnateur zone Afrique du Conseil international des dockers. Son organisation a également perçu le danger qui guette les dockers si rien n’est fait pour les remettre à niveau.

RISQUE. Guigréhi Pierre, qui grâce à son activité, prend régulièrement part à des rencontres internationales traitant de thématiques en rapport avec le développement des ports, présente le contexte de la Côte d’Ivoire. Il explique qu’avec la conteneurisation (l’usage de conteneurs dans le transport maritime) des marchandises, le transport maritime international connaît un accroissement. Les volumes des activités ont augmenté aussi. Ce qui nécessite des investissements de taille pour les pays disposant d’infrastructures portuaires. Il rappelle que l’activité portuaire ou de manutention représente une part importante dans les économies (92 % des échanges commerciaux se font par voie maritime). Ici en Côte d’Ivoire, l’on estime à 60 % la part des ports au budget national. Mais, dans l’ensemble, l’Afrique ne représente que 2 % dans les échanges internationaux via voie maritime. « Les gens sont donc obligés, en Afrique, d’avoir recours à des investissements de taille adaptées pour pouvoir supporter le flux de marchandises qui arrivent », relève-t-il. La modernisation des ports, de fait, s’impose.

Cependant, cette modernisation ne se fait pas sans risque de suppression de nombreux emplois qui font appel à la main-d’œuvre dockers. Et tous les acteurs intervenant dans le domaine portuaire en ont conscience. « Malheureusement, il y a de nouveaux problèmes qui naissent avec cette modernisation. Cela est déjà visible en Europe et en Amérique. Il s’agit de l’automatisation. Ce n’est pas encore arrivé chez nous, mais l’automatisation fait qu’il y a une tendance à remplacer la main-d’œuvre docker par des robots. Ce phénomène bat son plein aux États-Unis et cela a contaminé l’Europe (déjà la Norvège et ça se repend peu à peu). C’est l’un des problèmes pour lesquels on ne peut plus continuer d’être seulement des lanceurs de sacs », a prévenu le syndicaliste. Les changements, sinon les bouleversements qui se profilent à l’horizon dans le fonctionnement des ports en quête de compétitivité, sont irréversibles. Ce sont des milliers de personnes qui risquent de se retrouver sur le carreau, si elles n’ont d’autres compétences que celles de « lanceurs de sacs ».

Les chiffres qui sont évoqués sont alarmants. Guigréhi Pierre note que sur un navire de quatre cales (espace où sont entreposés les marchandises) qui doivent être remplies de riz (en vrac) ou de fèves de cacao, et pour lequel l’on avait (a) recours à 200, voire 300 personnes, avec l’automatisation des services l’on n’aura juste besoin que de quatre à cinq personnes pour faire le même travail. « La modernisation va donc forcément avec ses problèmes de la réduction drastique de la main-d’œuvre docker », insistent-il. L’on imagine déjà le nombre de personnes qui peuvent se retrouver au chômage si les acteurs de la plateforme portuaire ne prennent pas des mesures pour anticiper le danger. Il ressort d’un recensement (2013/2014) de ce personnel que ce sont au bas mot 7 000 dockers qui exercent au Port autonome d’Abidjan et un millier au Port autonome de San Pedro (Pasp).

SOLUTION. Comment sauvegarder les emplois de ces milliers d’Ivoiriens ? A défaut, quelle politique de reconversion ? C’est à ces préoccupations que les premiers concernés, mais aussi l’autorité de tutelle, à savoir le ministère des Transports, en liaison avec les responsables des différents ports du pays, s’attellent à trouver des réponses. En décembre 2017, un séminaire « sur la compétitivité des ports ivoiriens » a été organisé, qui a également abordé la question des dockers. L’accent a été mis sur la révision du décret N°99-510 du 04 août 1999 portant statut particulier des dockers et dockers transit des ports de Côte d’Ivoire. Certes, c’est un vœu cher aux dockers eux-mêmes. Car ils estiment que ce décret est dépassé, parce que justement il fait des dockers des travailleurs journaliers à vie. Aussi, grâce à la diligence du ministre des Transports, Amadou Koné, un comité a été mis en place afin de réfléchir et proposer un texte plus actualisé. D’ailleurs, les travaux sont très bien avancés sur la question.

Mais il y a plus urgent. Il s’agit de prendre conscience de la menace qui est déjà perceptible dans les pays occidentaux et qui, quoi qu’il advienne, s’imposera à l’Afrique, si tant est qu’elle veut positionner ses plateformes portuaires au rang des plus compétitives du monde. « La robotisation ne nous touche pas encore pour le moment. Mais j’ai eu l’expérience des ports d’Europe. Là-bas, ils ont développé la formation pour adapter le personnel docker au changement irréversible qui devait se faire dans les ports, à telle enseigne que beaucoup de dockers sont devenus des administratifs, des conducteurs de gros engins, des informaticiens », a fait savoir Guigréhi Pierre. Son analyse est que les dockers seront obligés de se former, de s’alphabétiser, pour ceux qui ne savent pas lire et écrire, et faire de la formation continue pour d’autres, de sorte à les remettre à niveau pour que lorsque les réformes vont entrer en vigueur, ils aient leur place. « Il faut que les dockers aient la chance d’être recrutés en priorité. Auquel cas les gens iront recruter d’autres personnes en ville », analyse-t-il. Cette idée semble avoir l’assentiment des responsables des ports d’Abidjan et de San Pedro. A preuve, le séminaire de Grand-Bassam a inscrit au nombre des priorités, pour remettre les différents ports sur les rails, la mise en « place des projets collectifs orientés vers le renforcement des capacités, la recherche et le développement de la formation ».

 

 

imatin.net

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