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Téléphonie : en Côte d’Ivoire, une réforme à marche forcée/Les raisons

Bruno nagbane kone

Sur décision des autorités, le marché de la téléphonie mobile est passé brutalement de sept à trois opérateurs. Le but : favoriser le déploiement de la 4G par les leaders du secteur.

Évoquée depuis près d’un an par Bruno Koné, le ministre ivoirien de l’Économie numérique et de la Poste, la réorganisation du secteur de la téléphonie mobile est entrée dans sa phase active. Fin mars, l’Autorité de régulation des télécommunications/TIC de Côte d’Ivoire (ARTCI) a annoncé le retrait définitif des licences des opérateurs GreenN, Comium, Warid Télécom et Café Mobile. En faisant passer le marché de sept à trois opérateurs, le gouvernement met en œuvre sa stratégie de concentration à marche forcée.

« C’est une opération légale, affirme Bruno Koné. Nous avions lancé plusieurs mises en demeure pour que les sociétés concernées règlent les arriérés dus [prix de la licence, redevances, amendes…]. Malgré de nombreuses réunions, elles n’ont pas apporté de solutions satisfaisantes. La Côte d’Ivoire ne pouvait pas se permettre de rester dans une telle situation au moment où le pays veut adopter la technologie 4G. »

Le secteur ivoirien de la téléphonie mobile est en effet marqué par un très grand déséquilibre entre ses différents acteurs. Si Orange, MTN et Moov caracolent en tête, avec respectivement 11 millions, 8,5 millions et 5,5 millions d’abonnés,Comium et GreenN ne totalisent à eux deux que 1 million de clients, soit 4,2 % de part de marché. Quant à Warid et à Café Mobile, leurs opérations sont à l’arrêt.

Faillite

Bruno Koné justifie l’action du régulateur (l’ARTCI est rattachée au ministère mais statutairement indépendante) par l’incapacité des petits opérateurs à remplir leurs obligations, aussi bien financières que techniques (taux de couverture du pays, notamment), et à poursuivre leurs investissements. Alors que les trois leaders ont migré vers la technologie 3G et ont besoin de nouvelles fréquences pour ne pas voir leur qualité de service se dégrader (lire encadré), Comium et GreenN continuaient d’offrir une connexion 2G tout en possédant environ 50 % des fréquences, selon le ministre – d’autres sources parlent de 34 %.

Une étude commandée en début d’année au cabinet PwC a révélé la quasi-faillite de Comium et l’obsolescence des équipements de GreenN. En conclusion, PwC conseillait de limiter le marché ivoirien à quatre opérateurs. Mais la méthode pour le moins musclée des autorités ivoiriennes et ses résultats posent de nombreuses questions.

Les ardoises de Warid (27,7 milliards de F CFA), liquidé en septembre 2015, et de Café Mobile (21 milliards de F CFA) ne seront probablement jamais remboursées

Tout d’abord, les emplois des 537 salariés des opérateurs concernés apparaissent plus que jamais menacés, alors que le ministre affirmait vouloir éviter une casse sociale. Par ailleurs, la suppression des licences intervient sans que la fusion des petits opérateurs, défendue initialement par le ministre, ait eu lieu. Cette solution de sortie de crise, avancée dès 2014, devait permettre à l’État de recouvrer 91 milliards de F CFA (près de 140 millions d’euros) de créances et de créer un quatrième acteur doté d’une réelle capacité d’investissement.

La proposition a été rejetée par Comium, qui a été placé en redressement judiciaire en avril 2015. Dans le cadre de cette procédure, l’opérateur doit d’ailleurs présenter fin avril au tribunal de commerce sa stratégie pour rembourser ses dettes, estimées à 33 milliards de F CFA, et poursuivre son activité. Pourquoi le régulateur n’a-t-il pas attendu cette échéance avant de retirer la licence de Comium ? « Notre échéancier court jusqu’en 2018 et un plan d’investissement est en cours », assure la direction de l’opérateur, qui conteste la décision de l’ARTCI. « Le régulateur est dans son rôle, Comium peut saisir la Cour suprême s’il le souhaite », réagit André Apété, le directeur de cabinet de Bruno Koné.

Parmi les quatre sociétés concernées par le retrait de licence, seul GreenN a commencé à payer ses dettes, qui sont aujourd’hui inférieures à 6 milliards de F CFA. Les ardoises de Warid (27,7 milliards de F CFA), liquidé en septembre 2015, et de Café Mobile (21 milliards de F CFA) ne seront quant à elles probablement jamais remboursées.

Sésame

L’autre ambition du ministre était de faire entrer en Côte d’Ivoire un nouvel acteur de gros calibre. Là encore, l’objectif n’est pas atteint à ce jour. Dans la perspective du déploiement de la 4G, l’État a mis en vente quatre licences dites globales, c’est-à-dire donnant la possibilité aux opérateurs d’utiliser les technologies de leur choix. Orange, MTN et Moov, dont les licences arrivaient à échéance en 2016, en ont chacun obtenu une. Le marocain Wana, troisième acteur sur son marché domestique, s’est dit un temps intéressé, mais le prix du précieux sésame, fixé à 100 milliards de F CFA, a fini par le dissuader. Viettel et Monaco Télécom ont déposé des offres, mais il est trop tôt pour dire si elles remplissent les critères d’investissement.

Si la Côte d’Ivoire devait se contenter de trois opérateurs, Orange et MTN, qui concentrent respectivement 49 % et 33,5 % du chiffre d’affaires de la téléphonie mobile – laissant 14,22 % à Moov, en perte de vitesse -, seraient les grands gagnants du chamboulement du marché. « Comium, GreenN, Café Mobile et Warid peuvent s’associer pour postuler à la quatrième licence et pourront être privilégiés par l’État », affirme néanmoins Lemassou Fofana, le président de l’ARTCI.

Conscient que les autorités lui offrent peut-être une dernière chance, GreenN, détenu par le fonds Libya Africa Investment Portfolio, plutôt que de protester, fait profil bas. Sa maison mère, LAP GreenN, espère convaincre le ministère de l’Économie numérique de lui accorder une licence globale. En plus des 100 milliards de F CFA, elle promet, malgré les difficultés actuelles de la Libye, un plan d’investissement de 150 millions de dollars (plus de 130 millions d’euros). GreenN prévoit en outre la reprise des actifs, des clients et des salariés de Comium.


FAITES DE LA PLACE !

Bruno Koné pouvait-il ne pas retirer les licences des petits opérateurs ? Rien n’est moins sûr, car le régulateur, en attribuant des licences globales à Orange, MTN et Moov, a promis des fréquences déjà détenues par Comium. Après avoir accepté de payer 100 milliards de F CFA (environ 150 millions d’euros), nul doute qu’aucun leader du secteur ne pouvait renoncer à la partie du spectre qui doit lui permettre d’offrir la technologie 4G. Le cahier des charges prévoyait que ces fréquences devaient être libérées au plus tard le 31 mars. C’est chose faite.

Baudelaire MieuJulien Clémençot

J.A

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