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Un banquier démontre qu’il “n’existe pas de banque en Afrique francophone”

A la soirée de Gala d’une société de trading spécialisée dans le marché du Forex, le 21 octobre dernier, l’ancien ministre et banquier, Pierre Claver Damiba, a livré son analyse sur la situation des banques en Afrique de l’Ouest et de la nécessité pour les Etats africains de former de plus en plus d’ingénieurs financiers. Retour sur les points clés de son exposé.

Qui est Pierre Claver Damiba ? Banquier de formation et de métier, il fut ministre du Plan sous Sangoulé Lamizana à l’âge de 28 ans, avant de rejoindre la direction de la Caisse nationale des dépôts et des investissements qui sera rachetée plus tard par la Société Générale. Pendant qu’il dirigeait cette structure, Pierre Claver Damiba est nommé premier président de la Banque Ouest africaine de développement (BOAD), à Lomé. Il y a passé cinq ans avant de rejoindre Washington où il a été fait conseiller du Vice-président de la Société financière internationale (SFI).

Là, l’administrateur du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) le repère et décide de lui confier la gestion du PNUD pour 43 pays africains. Pierre Claver Damiba y passera une dizaine d’années avant de faire un léger virage en politique. Mais il est de nouveau sollicité au Zimbabwe en tant que directeur général de la Fondation pour le renforcement des capacités en Afrique (ACBF). Il y fera une dizaine d’années avant de rentrer définitivement au bercail en novembre 1999.

« Il n’existe pas de banque en Afrique francophone »

Nous l’avons aperçu un week-end à la soirée de Gala de Globumi, une société de trading. Face aux étudiants, banquiers et financiers, Pierre Claver Damiba a fait un petit cours sur ce qu’il connait de mieux, la Banque, la Finance. « Où en sommes-nous au Burkina Faso et dans les pays francophones avec les banques ? », telle est l’interrogation posée par le Banquier à la retraite qui dit avoir toujours une critique de fond sur le sujet. A l’en croire, il n’existe pas de banques en Afrique francophone mais des comptoirs financiers. Pourquoi avance-t-il cela ? « Lorsque vous allez avec votre projet auprès d’une banque, le professionnel qui vous accueille ne vous demande pas quelle est la rentabilité de votre projet, de votre entreprise. La première question qu’on vous demande, c’est quelles sont vos garanties, vos suretés réelles ? Et si vous n’en avez pas, le professionnel vous dit simplement qu’il ne peut pas vous accompagner. Et vous repartez avec votre projet dans le cœur sans pouvoir le réaliser », a-t-il expliqué.

Des institutions « simples »

Autre constat fait par Pierre Claver Damiba, c’est que les banques prétendent accompagner les PME/PMI or cet accompagnement ne sous-tend pas toujours la mise en place d’un certain nombre d’institutions d’accompagnement de ces PME/PMI comme c’est le cas en Tunisie, au Maroc, en Algérie, en Europe et dans tous les pays développés.

La première institution « simple » à mettre en place, opine le Banquier, c’est un incubateur, c’est-à-dire un espace d’expertise où des jeunes qui ont une idée de projet bénéficient de l’accompagnement d’experts dans la finalisation de l’étude de faisabilité du projet. Ces experts leur indiquent également les modalités de financement possibles du projet et l’incubateur peut aller jusqu’à élaborer les produits que la future entreprise compte mettre sur le marché. « Nous n’avons pas à ma connaissance plus de deux ou trois incubateurs au Burkina Faso alors qu’ils devraient courir les rues. Chaque université, chaque école qui forme des techniciens devrait se doter d’un incubateur », a soutenu M. Damiba.

Deuxième solution à mettre en place, poursuit le communicateur, ce sont des fonds de bonification d’intérêt qui permettront à l’Etat ou une entreprise de prendre en charge les intérêts sur les crédits qu’un promoteur ira prendre dans une banque. « La banque vous dit que son taux d’intérêt moyen est de 8%, 10% ou 12% et vous, en tant que promoteur, vous négociez 12%. Alors, ce fonds consiste à dire au promoteur, ‘’je paie 6%’’. Le promoteur n’aura donc qu’à payer la moitié des taux d’intérêt. En ma connaissance, il n’existe pas un seul fonds de bonification en Afrique de l’Ouest », a de nouveau déploré Pierre Claver Damiba.

Un fonds de capital-risque et des hôtels d’entreprises, ce sont les dernières institutions qui manquent à l’appel dans les pays d’Afrique francophone, selon le communicateur. A l’en croire, le fonds de capital-risque permettra de prendre le risque avec tout jeune qui a un projet mais qui n’a pas assez de fonds propre. Trois cas de figure se présenteront dans ce cas. Soit :

« Le projet échoue et nous échouons ensemble ;

Le promoteur peut racheter au bout de deux, trois, quatre ans la part du capital-risqueur avec un bénéficie pour celui-ci ;

Le promoteur peut dire qu’il n’a pas les moyens pour racheter la part du capital risqueur, alors le banquier ou le fonds de capital-risque peut aller sur les marchés financiers pour trouver un tiers à même de racheter sa part ».

Quant aux hôtels d’entreprises, Pierre Claver Damiba explique qu’il s’agit d’un espace réservé aux petites et moyennes entreprises et industries qui peuvent échanger et faire des commandes ensemble et avoir des services communs. Et de souligner que cela rentabilise les initiatives et réduit les coûts d’approche.

Faire affaire avec les multinationales

Poursuivant son exposé, l’ancien cadre de la Société financière internationale a abordé la question du marché financier international à travers une simple opération « Aujourd’hui, lorsque vous additionnez la richesse de tous les pays du monde d’un côté et celle des multinationales de l’autre côté, vous verrez que les multinationales sont les plus riches. Mais les pays francophones ont-ils des relations avec les multinationales ? », s’est-il demandé.

Prenant l’exemple de Singapour, Pierre Claver Damiba confie que le développement de ce géant d’Asie est dû à la liaison organique et performante avec les multinationales. « Je ne dis pas qu’il faut que nous fassions comme Singapour mais nous pouvons négocier avec une ou deux multinationales. Par exemple si nous confions le Sourou à une multinationale spécialiste du maïs, du riz, du niébé, nous n’aurons plus beaucoup de soucis à nous faire parce que la multinationale a l’expertise, l’expérience et contrôle mieux le marché de ses produits et il n’a pas besoin de négocier de l’argent puisque les multinationales sont les acteurs du marché financier international ».

Prendre le risque

Pour Pierre Claver Damiba, les pays d’Afrique francophone devraient former plus d’ingénieurs financiers et mettre en place des banques d’affaires qui vont employer ces ingénieurs financiers comme en Angleterre, en Afrique du Sud, au Maroc ou en Tunisie. « Ces banques d’affaires donnent des conseils aux Etats, négocient de la ressource pas chère sur les marchés financiers pour les Etats. Elles font la même chose pour les grandes entreprises qui ont besoin de ressources, et gèrent l’épargne des Etats, des entreprises, des milliardaires, des ménages, des pauvres. Et ce n’est pas à 5%, 6% par an mais c’est entre 10 et 15% par mois », a précisé le Banquier à la retraite. Il ne fait donc aucun doute avec Pierre Claver Damiba que « s’ouvrir au marché financier international ouvre de nouveaux horizons et que si nous [les pays d’Afrique francophone] restons enfermés avec des dépôts à terme de 5% par an, nous n’allons pas avancer. Il faut donc prendre le risque des marchés financiers internationaux ».

Herman Frédéric Bassolé

Source: Lefaso.net

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