09202018Headline:

Cité commerciale, Adjamé n’a pas pour vocation que les échanges commerciaux, mais la prostitution y prend des proportions ; Voici ces gamines n’hésitent pas à vendre leur corps.

Cité commerciale, Adjamé n’a pas pour vocation que les échanges commerciaux. La prostitution y prend des proportions inquiétantes. Incursion dans un milieu où des gamines n’hésitent pas à “vendre” leur corps.

«Je peux gérer 10 clients par jour, 1000 FCfa avec capote et 2000 FCfa sans capote», dit F. S. d’une voix sans intonation particulière. À 12 ans, ce bout de femme est une professionnelle du sexe déjà bien rodée. Son univers, c’est la gare routière, derrière le “Black market” d’Adjamé, où ses collègues et elles surnommées «petits modèles» sont reines, la nuit tombée. Ce samedi 20 janvier, il est 23 h 05; dans la gare, le grand brouhaha du jour a fait place au calme.

Les voix des rares chauffeurs et apprentis qui s’attardent à la recherche des tout-derniers clients, s’entendent dans le lointain. L’endroit qui se vide de ses acteurs du jour se métamorphose pour devenir un grand bazar du sexe. Un visage que les milliers de voyageurs qui y transitent chaque jour ne connaissent pas. Ici, le sexe est en solde toute l’année. Sept jours sur sept. Comme sur tous les marchés de ce genre, vendeurs et acheteurs se retrouvent à la faveur de la pénombre.

Assises, pour certaines, sur un banc, d’autres adossées aux véhicules de transport stationnés ou sur les tables abandonnées par les commerçants, elles passent la nuit à attendre et gérer leurs clients. Ces gamines sont vêtues pour la plupart de tee-shirts défraîchis, un morceau de pagne noué à la taille. Pas de tenues affriolantes ou aguicheuses. Elles s’offrent, telles qu’elles sont, à une clientèle variée : adultes, adolescents, nationaux, ressortissants de pays étrangers. Combien sont-elles? Vingt, cinquante, cent… Difficile d’avancer un chiffre. Nous en avons rencontré une trentaine dont l’âge varie entre 12 et 14 ans. Et chaque jour voit échouer, là, une nouvelle fillette ballotée par les épreuves de la vie.

Les raisons :

La maltraitance, le décès d’un parent, la pauvreté

Selon Brigo, un jeune homme de 26 ans qui a passé une grande partie de sa vie dans cet environnement où drogue, banditisme, criminalité, délinquance tissent le quotidien, «ces petites filles sont dans la rue à cause de la pauvreté ou du décès de l’un ou de leurs parents, la maltraitance…Quand elles arrivent ici, nous, leurs vieux pères, assurons leur sécurité», explique-t-il, après nous avoir introduit dans ce “ghetto de la prostitution”.

Ces adolescentes racontent des histoires qui se ressemblent dans lesquelles la mort d’un parent ou la méchanceté des proches leur volent innocence, dignité et ambition. D. C., 12 ans, elle, n’a jamais été scolarisée. Elle vit dans la rue depuis le décès de sa mère. Cette fille quitte le domicile familial d’Abobo pour se rendre au marché d’Adjamé. Elle commence par ramasser des oignons qu’elle revend et le soir, avec ses amies, elle se retrouve à cet endroit malfamé pour « gérer » ses clients.

«À 8 ans, mes parents m’ont envoyée chez l’une de leurs cousines. Un jour, m’accusant de lui avoir volé 30.000 Fcfa, ce que je n’ai pas fait, ma tante m’a battue violemment. Le sang coulait de mes narines. J’ai donc décidé de fuir de la maison et je me suis retrouvée au marché gouro où j’ai vu des jeunes filles de mon âge qui ont vécu les mêmes difficultés. Ce jour-là, j’ai dormi avec elles sous les tables du marché», nous confie D. S., aujourd’hui âgée de 15 ans et totalisant 3 années de vie dans la rue.

Le jour, cette adolescente vend des légumes et la nuit, elle s’adonne à la prostitution pour subvenir à ses besoins. Une double vie que sa famille est très loin d’imaginer. « Je n’ai aucune nouvelle de mes parents. Je ne suis pas repartie chez ma tante chez qui ils m’ont laissée », répond-elle d’une voix neutre. Pressée d’abréger une causerie pour rattraper un client qui s’éloigne. Cette nuit, notre présence dérange effectivement certains habitués. Ces acheteurs de plaisirs, en nous apercevant, poussent plus loin leur terrain de chasse. Et on a pu voir certains qui trouvent leurs belles de nuit disparaître entre deux véhicules.

Clientèle variée, hygiène exécrable

Comme sur tous les marchés, les prix se négocient. Avec ou sans préservatif et en fonction du temps passé avec le client. «J’ai 27 ans et je suis apprenti gbaka. Je connais bien cet endroit. Quand je veux me mettre à l’aise, je choisis une fille. Je l’aborde par une salutation et exprime le besoin de faire l’amour avec elle. Automatiquement, elle me donne le prix. Je gère 2000 FCfa sans capote et 1000 FCfa avec capote. On se débrouille souvent sur des feuilles de cartons, ou à l’intérieur des gbaka», nous dit le jeune homme qui refuse de nous donner son nom.

«Nous passons la nuit dans des hôtels avec certains clients d’un certain âge et là, le prix va de 5000 à 10.000 FCfa. Ce sont nos vieux pères qui nous mettent en contact avec ce type de clients et par la suite, nous leur reversons parfois la moitié de la somme payée par ce dernier », poursuit D. S. Mais la plupart du temps, c’est dans des conditions exécrables qu’elles ont ces rapports sexuels. « Quand nous finissons les passes de nuit, nous attendons le lendemain pour aller nous nettoyer dans les Wc publics non loin du Black.», indique l’une d’entre elles. Les règles élémentaires d’hygiène sont un luxe qu’elles ne peuvent pas se permettre.

Des proxénètes s’en frottent les mains !

Dans cet univers sans pitié, des individus profitent de la misère de ces filles à peine sorties de l’enfance. Ils prélèvent une sorte de taxe sur les activités de leurs protégées. «Quand elles viennent dans la rue, ces filles n’ont pas d’argent. Nous leur trouvons une activité à faire dans la journée. Il y a la vente d’eau glacée, de lotus, de légumes. La nuit, nous leur trouvons un endroit pour dormir. Ce n’est pas gratuit, les prix vont de 500 à 1000 FCfa la nuit. Pour celles qui n’ont pas cette somme, elles doivent travailler pour payer», tente de justifier Brigo. Ainsi, ces vieux pères et autres vieilles mères profitent de la fragilité des gamines pour leur mettre le pied à l’étrier. Ils les exposent à la prostitution et abusent d’elles.

Le proxénétisme, on peut le dire, devient une activité à part entière générant des ressources financières pour cette pègre. « Quand nous venons dans la rue et que nous n’avons aucun endroit où loger, ce sont ces vieilles mères qui ont plus d’expérience que nous dans la rue qui nous trouvent des clients. C’est grâce à elles que j’ai pu avoir des clients jusqu’ à ce que je prenne mon indépendance…. Après les passes, je leur remettais la moitié de l’argent reçu. Si tu ne leur reverses pas ce qu’elles demandent, tu peux être victime de violence, de braquage. L’une d’entre nous qui a refusé de reverser ce qu’elle devait a été poignardée. Après les enquêtes, la vieille mère en question a été déférée à la Maca», raconte une de ces gamines.

À en croire cette prostituée de 13 ans, Maïmouna, une de ses amies a été victime d’une proxénète nommée K.Y. «Maïmouna a été droguée par K.Y et violée par plusieurs personnes. Après l’avoir soignée, K.Y a exigé qu’elle se prostitue pour lui rembourser l’argent dépensé à l’hôpital. Ce que Maïmouna n’a pas pu refuser. Elle se prostitua durant une année pour rembourser à K.Y la somme exigée», rapporte-t-elle. Peut-on rencontrer ces vieilles mères ? «Non, Non, Tantie, nous ne pouvons pas. Nous avons peur de vous envoyer chez nos vieilles mères. Elles sont très violentes et sont sous l’effet de la drogue», rétorque-t-elle vivement. Même refus catégorique des autres filles. Redoutée, la pègre qui sévit à la gare routière d’Adjamé peut s’adonner à son avide curée de chair fraîche.

Une Ong tente de sortir les enfants de la rue

L’Ong Cavoequiva, engagée dans la promotion du bien-être et la défense des droits de l’homme et en particulier ceux de l’enfant et de la femme, se bat sur le terrain pour offrir une seconde chance et une nouvelle vie aux jeunes filles victimes d’exploitation sexuelle. Créée en 2003 et présidée par Irié Bi Tra Clément, cette organisation a déjà accueilli 1000 enfants en situation difficile et de traite. 500 ont déjà regagné leur cellule familiale. « à Abidjan, l’insertion des jeunes filles dans leur cellule familiale se fait en collaboration avec les acteurs de la Protection de l’Enfant composés de la direction de la Protection de l’Enfant (Dpe),la sous-direction de police criminelle chargée de la Lutte contre le Trafic d’enfants et la délinquance Juvénile, la direction régionale Abidjan lagune, les centres sociaux, le forum des Ong et l’association d’Aide à l’enfance en difficulté. Cependant, pour des cas exceptionnels, nous procédons à la réunification au cabinet du ministère de la Femme, de la Protection de l’Enfant et de la Solidarité».

Grâce au partenariat avec le Fonds des nations unies pour la population (Unfpa), l’Ong a pu disposer d’un centre social à la mairie d’Adjamé. Dénommé la maison de l’expression de la jeune fille d’Adjamé, ce centre recevait des filles victimes d’exploitation sexuelle. Elles y suivaient des cours d’alphabétisation, le tricotage, la patisserie… «L’Ong héberge et prend en charge de façon temporaire ces jeunes filles victimes d’exploitation sexuelle, de maltraitance, de traite, d’exploitation économique, de pires formes de travail des enfants dans son centre de transit communautaire qui a été réhabilité en partie par l’ambassade de France. Nous sommes à la recherche d’autres bailleurs de fonds pour aider ces enfants victimes d’exploitation sexuelle. Nous sollicitons des subventions pour améliorer les conditions de prise en charge holistique de ces enfants», plaide le président.

Le regret des parents

La plupart des parents rencontrés à l’Ong Cavoequiva ne cachent pas leurs regrets d’avoir confié l’éducation de leurs enfants à d’autres personnes. «Je ne ferai plus jamais cette erreur. Faute de moyens, j’ai confié ma fille à un oncle à Abidjan. 2 ans après, j’apprends que la petite est dans la rue, après avoir été placée dans un foyer pour être une servante. Pourtant, ils m’ont toujours fait croire que tout allait bien chez elle. C’est ce matin que j’ai été contacté par les responsables de l’Ong qui m’ont dit que ma fille était à leur siège. Je la trouve toute amaigrie, sale, elle porte une grossesse de 6 mois», fond en larmes Bassolé Bouréima âgé de 75 ans. Le vieil homme jure de ne plus jamais commettre cette erreur. «J’ai décidé de récupérer ma fille pour l’éduquer, lui apprendre à lire et écrire, lui faire un bilan de santé», a-t-il promis.

Comme lui, Martine D, est toute aussi déterminée à arracher sa fille à ce monde où des gamines sont exposées à beaucoup de risques. Prostitution, maladies sexuellement transmissibles, la drogue, le banditisme. « Ma fille, âgée de 14 ans, a été accueillie dans le centre de transit communautaire de l’Ong. C’est avec beaucoup de peine que je l’ai retrouvée ce matin. Elle ne me reconnaît plus. Depuis qu’elle a eu l’âge de 10 ans, je l’ai emmenée chez une tante pour faire le ménage. Résultat : elle se retrouve dans la rue. Je pense que cette triste situation est due à notre irresponsabilité. Je vais lui faire faire un bilan médical », dit-elle avec beaucoup de regrets.

Éméline Péhé AMANGOUA

L’insertion comme solution

Certaines filles ont réussi à se sortir de la rue grâce aux campagnes de sensibilisation de l’Ong Cavoequiva. C’est le cas de K. M., 14 ans. Elle a passé 2 ans dans la rue, 6 avortements au compteur. Elle gérait 10 clients par jour. Sensibilisée, cette année par cette Ong, elle a décidé de garder sa 7e grossesse et faire un suivi prénatal. Prise en charge par l’Ong au niveau des consultations prénatales, c’est avec soulagement qu’elle a appris son statut de séronégatif. Aujourd’hui, elle apprend à lire, à écrire, encadrée par des éducateurs spécialisés, des psychologues. Elle est prête à donner naissance à son bébé et compte ne plus retourner dans la rue afin de donner une éducation à son enfant. « La rue, c’est difficile; nous dormons sur des pagnes, des bancs et des petits voleurs nous prennent nos recettes…J’ai touché à la drogue; aujourd’hui, j’en veux à mes parents de ne m’avoir pas donné une éducation. J’estime qu’ils se sont débarrassés de moi en me plaçant chez l’une de leurs cousines qui m’a maltraitée; je veux rester à l’Ong, je ne veux plus retourner chez eux », confie cette jeune fille, les larmes aux yeux.

E.P.A

fratmat.info

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