08062020Headline:

COVID-19 : une amoureuse clandestine raconte sa galère à Abidjan

Un « deuxième bureau abandonné »… C’est désormais comme ça que Karine se présente, dans un pays où le « deuxième bureau » est la métonymie de la maîtresse. Celle qui entretient depuis six ans une relation avec un homme marié et vit seule avec le bébé de 6 mois qu’ils ont eu ensemble se sent abandonnée. Son « époux » comme elle l’appelle, l’homme d’affaires qui lui a acheté un appartement et lui verse chaque mois une pension, ne donne plus signe de vie.

Avant le Covid-19, elle se considérait comme une « privilégiée », ne manquait de rien, mais la situation sanitaire lui a « ouvert les yeux » sur son statut réel. « A cause du virus, il ne vient plus, ne m’envoie plus beaucoup d’argent et m’a interdit de le contacter car il passe beaucoup de temps chez lui », déplore la jeune femme de 38 ans, consciente de son rôle d’amoureuse clandestine.

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Après la pandémie, Karine promet qu’elle ne veut plus de ce statut de « deuxième bureau ». « Je vais prendre ma vie en main, chercher un travail pour être autonome ou devenir la “titulaire” d’un homme, et non plus juste la remplaçante », avance-t-elle visiblement déterminée.

Le « deuxième bureau » de Martin, lui, n’aura pas à réfléchir. Dans cet autre couple officieux, c’est monsieur qui veut mettre fin à la liaison illégitime. Il aura fallu le Covid-19 pour que ce consultant en entreprise, qui jonglait depuis cinq ans entre femme et maîtresse, arrive à la conclusion que, finalement, il préfère la première. « Je vais prendre une grande décision quand tout ceci sera fini », promet-il, le plus sérieusement du monde.

Un « électrochoc »
A l’heure où Abidjan s’isolait du reste du pays à la fin du mois de mars, avec interdiction d’y entrer ou d’en sortir, ce père d’un enfant de 5 ans a renvoyé son « deuxième bureau » dans sa famille à l’intérieur du pays, pour être « tranquille en famille ». Rétrospectivement, il estime d’ailleurs « très fatigante » sa double vie passée faite de subterfuges et de stratagèmes quotidiens. Après plus d’un mois aux côtés de son fils et de sa femme, il pense tenir là la clé du bonheur. Et tant pis pour sa maîtresse qui « s’ennuie au village » précise-t-il, et l’appelle une dizaine de fois par jour…

« Combien sont-ils comme eux à ne pas pouvoir concilier la crise sanitaire, avec la protection qu’elle implique et leur vie sexuelle ordinaire ? », se demande Emilie Tapé, écrivaine et blogueuse « sexo » très lue en Côte d’Ivoire. Si sa question reste sans réponse chiffrée, l’auteure fait le pari que cette configuration inédite pourrait bien servir « d’électrochoc », et amorcer une « nouvelle manière d’aborder les vies sentimentale et sexuelle », une fois la crise passée.

Le signalement du premier cas de contamination au Covid-19 en Côte d’Ivoire le 11 mars (626 cas confirmés, 6 décès, 89 guérisons, ce 14 avril) a semé la zizanie dans la vie sentimentale des Abidjanais, notamment celle des jeunes couples qui ne vivent pas sous le même toit. Si aucun confinement n’a été officiellement décrété, la fermeture des maquis et des bars, hauts lieux de rencontre et de drague dans la capitale économique ivoirienne, ainsi que l’instauration d’un couvre-feu de 21 heures à 5 heures et la fin des échanges entre la ville et le reste du pays, ont frontalement perturbé les habitudes des couples, officiels ou officieux. En l’absence de confinement généralisé, il revient aux individus de choisir ou non de se voir, de trancher entre le respect des mesures sanitaires et la force des sentiments.

Décréter « une pause »
Béatrice a fait son choix et, pour elle, c’est « non ». A Richard, son amant qui tente de la convaincre de passer une nuit à l’hôtel du quartier où ils ont leurs habitudes, la jeune femme de 28 ans répète inlassablement qu’elle ne va « pas risquer sa vie pour une nuit de plaisir ! ».

Avec Richard, elle estime le risque grand, car le jeune homme, employé dans un cybercafé, ne croit « pas trop » au Covid-19 et ne respecte pas les mesures de protection, quand Béatrice, elle, vit confinée dans son petit deux-pièces depuis plusieurs semaines avec sa fille de 8 mois et sa grande sœur. Contrainte par la tradition et la promiscuité, elle ne reçoit jamais son amant chez elle.

Plus d’une fois, depuis mi-mars, Béatrice a hésité à se jeter dans les bras de son amant. « Mon corps et ma tête réclament que je le voie, je l’aime et je veux passer mes journées et mes nuits avec lui. Mais là, j’ai trop peur d’attraper ce truc », explique-t-elle. Richard, lui, est allé jusqu’à acheter des produits désinfectants « de très grande qualité » sur Internet pour, dit-il « sécuriser la chambre d’hôtel ».

Mais cela n’a pas réussi à la convaincre. Au contraire même, puisque sur les conseils de sa sœur aînée, Béatrice a fini par lui répondre qu’ils ne se reverraient plus « qu’à la fin de tout ça ». Ce qui a incité l’amant éconduit à décréter « une pause » dans cette relation pourtant vieille d’un an.

Comme Béatrice, ils sont nombreux à passer en mode « amour virtuel », estime Emilie Tapé, qui trouve le pari risqué. « L’amour s’entretient au contact physique, surtout chez nous à Abidjan. Ces couples qui n’habitent pas ensemble ne vont pas résister. A moins qu’ils ne trouvent des ruses pour contourner le manque de l’autre », explique-t-elle.

C’est le pari que tente Anselme qui veut entretenir la flamme « autrement » et envoie des « nudes » (photos intimes) à sa copine. « On a même fait l’amour par téléphone en allumant la caméra », confie ce jeune cadre de 31 ans, avant d’ajouter qu’en fait, sa copine et lui ont aussi fini par se retrouver dans un hôtel, las « de s’aimer chacun dans son coin ».

Lemonde

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