06252019Headline:

Liban: une employée de maison battue et mordue par son employeuse pour avoir refusé de lui céder son téléphone portable

Martine, camerounaise

Originaires d’Afrique ou d’Asie, elles sont environ 250 000 à vivre et travailler au Pays du Cèdre, où leurs conditions de vie et de travail sont souvent difficiles. Le gouvernement libanais ne leur est pas d’une grande aide : il refuse toujours de reconnaître l’existence légale du premier syndicat des travailleuses domestiques, créé en 2015.

Martine était venue au Liban dans l’espoir d’une vie meilleure. Son séjour aura été de courte durée. Un an et demi après son arrivée à Beyrouth, cette trentenaire est de retour au Cameroun avec sur son bras un souvenir un peu particulier : une morsure. Pour avoir refusé de lui donner son téléphone portable, Martine Mpondo a en effet été battue et… mordue par son employeuse.

“Mieux vaut rester dans la pauvreté au Cameroun plutôt que de perdre sa vie au Liban”

Tout a commencé quand mon employeuse est venue dans ma chambre en criant et en me demandant de travailler. Je lui ai dit que je n’étais pas une enfant et qu’elle ne devait pas s’adresser à moi de la sorte. Elle n’a pas accepté, m’a poussée et a attrapé mon téléphone portable. Elle m’a dit que je serai privée de téléphone pendant une semaine. Je lui ai arraché des mains : il est hors de question que je reste sans téléphone, toute ma famille est au Cameroun, notamment mon enfant de 2 ans et demi, c’est mon seul lien avec elle. Elle m’a donc donné des coups de poing et m’a mordu au bras. Elle a déchiré mes habits, m’a insultée de chienne, de prostituée, d’esclave… J’ai fini par lâcher mon téléphone.

Elle a voulu que je parte de chez elle, je suis donc allée à l’agence de recrutement qui nous avait mis en contact. Ils m’ont juste demandé si je voulais changer d’employeur mais j’ai dit que je préférais rentrer au Cameroun. Je suis restée dormir à l’agence car ils ont une petite chambre. Je n’avais ni argent ni téléphone. Je ne pouvais prévenir personne de ma situation. Je n’ai pas eu à manger. Le lendemain, l’agence m’a renvoyée chez mon employeuse pour que je récupère mon passeport et les six mois de salaire qu’elle me devait, soit 1 080 euros. Elle m’a de nouveau insultée en me disant que désormais elle me traiterait comme une esclave. Son mari m’a demandé ce que j’avais fait à sa femme et s’est moqué de moi.

“Elle ne m’a pas rendu la totalité de mon salaire ni mes affaires”

J’ai compris qu’elle voulait quand même que je reste travailler chez elle. J’avais peur de sa violence, alors je me suis excusée et j’ai accepté à condition d’avoir un nouveau téléphone portable, car le mien avait été cassé lors de la dispute. Elle a approuvé à condition de l’acheter avec mon salaire. Mais durant les deux semaines suivantes elle ne m’a pas donné de téléphone. Elle m’a prêté le sien pour que j’envoie un message à ma famille au Cameroun en m’ordonnant de dire que tout allait bien. Je me suis alors enfuie au consulat du Cameroun. Heureusement ils m’ont aidée. Je suis restée au refuge tenu par l’organisation Caritas pendant une semaine, le temps que le consulat règle la situation. J’ai pu récupérer mon passeport et rentrer au Cameroun. Par contre elle ne m’a pas donné la totalité des 1 080 euros que j’avais gagnés : elle s’en est servie pour acheter mon billet d’avion alors que selon le contrat c’était bien à elle de le payer. Elle ne m’a jamais pas rendu mes affaires, je suis rentrée au Cameroun sans elles.

Depuis un an et demi, Martine Mpondo avait pourtant accepté des conditions de travail particulièrement difficiles :

Je n’ai jamais eu de jour de repos et je travaillais souvent jusqu’à deux heures du matin. Je n’avais pas le droit de sortir seule de la maison, ni de parler à quiconque. Pourtant ces conditions étaient relativement bonnes car j’avais une chambre à moi. Dans la famille où je suis restée précédemment pendant deux mois, je devais dormir sur le balcon près de la poubelle. Au refuge de Caritas j’ai vu des cas bien pires : des employées de maison qui ont été sauvagement battues parce qu’elles avaient demandé leur salaire, alors qu’elles travaillaient depuis trois ans sans être payées !

Martine Mpondo veut témoigner aujourd’hui pour décourager les femmes de son pays d’aller au Liban :Tout est arrivé car une femme au Cameroun m’a recrutée en disant que j’allais avoir un très bon emploi au Liban, que je ne travaillerais que de huit à quinze heures, que je serais nourrie, logée, vêtue. Quand je suis arrivée c’était autre chose ! Mieux vaut rester dans la pauvreté au Cameroun plutôt que de perdre sa vie au Liban.

“Le ministre du Travail libanais refuse toujours de reconnaître ce syndicat, ce qui est une honte”
À Beyrouth, Ghada Jabbour est la responsable du Département de lutte contre le trafic et l’exploitation à l’ONG libanaise KAFA. Selon elle, aucun progrès n’a été réalisé récemment pour les conditions de travail des employées de maison :

Les mauvais traitements contre les travailleuses restent très répandus au Liban. C’est très difficile pour une employée de maison d’y échapper car si elle s’enfuit et porte plainte à la police, le premier réflexe des agents est souvent de contacter ses employeurs pour qu’ils viennent la récupérer ; il y a encore l’idée qu’elle est la propriété de la famille.

Les employées de maison gagnent toujours beaucoup moins que le salaire minimum libanais, qui est de 405 euros : environ 135 euros par mois pour une Bangladaise, jusqu’à 360 euros en moyenne pour une Philippine. Le gouvernement philippin essaie d’obtenir un accord bilatéral avec le Liban pour fixer le salaire minimum de ses ressortissantes à 360 euros par mois mais le Liban n’accepte pas… En 2010, un nouveau contrat de travail a été adopté au Liban mais il n’est pas respecté. Il faut aussi savoir que toutes les employées signent ce contrat mais sans forcément en comprendre le contenu, car il est rédigé en arabe. Il est impératif de refondre le “kafala”, système de tutelle en vigueur au Liban qui interdit à l’employé de changer d’employeur sans l’autorisation de ce dernier.

En 2015, le premier syndicat pour les employés de maison a été créé au Liban. J’espère qu’il s’affirmera bientôt car c’est la seule entité qui peut réunir toutes les nationalités d’employées autour du combat pour leurs droits et l’existence d’un support légal et social. Pour le moment le ministre du Travail libanais refuse toujours de reconnaître ce syndicat, ce qui est une honte car c’est une entité légitime. Le point positif est qu’il existe désormais chez les employées de maison une plus grande conscience de leurs droits.

AbidjanTV.net

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