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Maroc/Un homme raconte comment il a sauvé la vie à un migrant ivoirien-emouvant!

Maroc, Casablanca, Samedi 26 Août 2017… en voiture avec des collègues, je rentre du boulot après une journée harassante. A quelques encablures de mon domicile, sous un soleil de plomb, adossé à un arbuste au feu tricolore, un jeune homme assis, le regard hagard et visiblement à bout de force. Pas besoin de faire un dessin – c’est un « migrant » comme on en voit un peu partout et de plus en plus sur les grandes artères de Casablanca.
Ce jeune garçon est l’un de ces « ambassadeurs de la misère noire » à qui on donne quelques Dirhams quand on en a, de qui on détourne habilement le regard comme si c’était des pestiférés, ces « Blacks » qui font honte à la ‘communauté’ « dans pays des gens là », ces frères et sœurs à qui on demande « Vous faites quoi ici même ? Rentrez au pays si c’est chaud haaa ! », ces parents à qui on ne parle pas. Voici comment ils sont traités par tous.

Dans leur rêve d’Europe, ils ont échoué à plusieurs reprises face au désert aride, face à la méditerranée qui les vomit, face aux imposantes et extrêmement dangereuses barrières de fils barbelés qui séparent les enclaves espagnoles du Maroc à Ceuta et Melilla. Ils se replient sur Casablanca ou Rabat pour se refaire une petite santé avant d’aller à nouveau tenter de « Boza » (réussir le passage en Europe dans le jargon des migrants).
Disons les choses simplement, ils viennent mendier pour survivre.

Ce Samedi 26 Août 2017 à ce fameux feu tricolore, contrairement à l’habitude des migrants-mendiants, le jeune homme nous regarde – simplement. Le regard perdu, il ne dit rien, ne nous demande rien. On engage alors la conversation avec lui. Dès ses premiers mots, j’entends l’accent Ivoirien.
– Jeune, ça va ?
– « Mon vieux c’est dur, c’est dur même » me répond il avec un sourire gêné.
– Tu es Ivoirien ? Oui mon vieux !
… Je soupire longuement !

– Tu viens d’où ?
– « Je suis quitté à Daloa »
– Daloa ?
– « Oui Quartier Orly. »
– Tu t’appelles comment ?
– « Ibrahim »
… J’ai la gorge nouée.

Je suis née à Daloa, j’y ai grandi, j’y ai la racine de ma famille, c’est la ville de mon cœur, « mon village » comme j’aime le dire. Alors c’est mon « petit frère » que je voyais assis là… c’est ainsi que je le ressentais au fond de moi pendant que le feu vert nous obligeaient à avancer, l’abandonnant là à son triste sort.

Impuissant, j’appelle donc mon épouse à qui j’explique ce moment douloureux. Alors qu’elle rentre à la maison, elle emprunte le même itinéraire. Elle me rappelle… et visiblement on avait la même idée : « Je viens de le voir. Je lui prépare rapidement quelque chose pour qu’il vienne manger ? » me propose t’elle. « On fait comme ça. Je vais rapidement le chercher ».

Je retrouve Ibrahim à qui je me présente. Je lui parle de Daloa ma ville natale, du quartier Orly que je connais parfaitement et où j’ai de très bons amis. Rassuré il accepte de venir chez moi. Mais j’ai tenu à lui parler franchement pour éviter une désillusion supplémentaire : « Ibrahim, s’il y a une chose que je ne supporte pas dans ma vie, c’est d’avoir honte. Raison pour laquelle je fais tout ce qui est possible pour ne pas mentir – ni à moi, encore moins aux autres. Je le sais, je ne peux pas faire grand-chose pour améliorer ta situation actuelle. Mais je ferai tout ce que je peux pour t’aider dans la mesure du possible. D’abord viens prendre une douche, manger et te reposer un peu ».

Une douche qui va durer une éternité – je comprendrai après qu’il m’ait expliqué que c’est l’une de ses rares douches depuis des semaines. Il mange difficilement un grand plat d’Attiéké au poisson que son estomac rétréci par des jours de jeûne forcé à du mal à engloutir. Un sac de vêtements et un peu d’argent pour tenir quelques jours. Ibrahim est content, mais je sais que ce n’est qu’une goutte d’eau au fond de l’océan de désespoir dans lequel il se noie.

Ce petit moment de quiétude emmène Ibrahim à me parler : de comment « des gens » sont venus à Daloa (dans le centre Ouest de la Côte d’Ivoire) leur dire qu’ils avaient « un circuit » pour les conduire facilement en Europe contre de l’argent qu’ils devaient leur payer. A l’entendre m’expliquer, c’est un peu comme si une fois arrivé au Nord de l’Afrique il suffisait de lever la tête pour voir l’Europe, puis faire un grand saut pour être à Madrid, Paris ou Rome. Mais comme souvent, une fois au Maroc, en Algérie ou en Libye on connait la suite. Il a été dépouillé par les contacts de l’organisateur du voyage – plus d’argent, plus de passeport, plus de téléphone, sans abri, sans famille ni amis, sans de quoi se nourrir, rien ! Et c’est là que le drame que nous connaissons tous commence.
A quelques différences près, c’est le même schéma utilisé par ces trafiquants d’un nouveau genre à partir de plusieurs pays d’Afrique noire.

Bref, pour les détails il suffit de taper « migrants noirs » dans un moteur de recherche sur internet… C’est du “No Comment !”

– Ibra, tu veux qu’on entre en contact avec tes proches pour leur dire que tu es vivant ? Tu veux rester au Maroc ou rentrer au pays ?
– « Non, je vais aller faire quoi à Daloa encore ? Je vais « Boza ». Un jour ça va marcher Inch’Allah. Si j’arrive en Europe ils vont savoir !

A travers ces moments passés avec ce jeune homme d’à peine 20 ans, j’ai compris encore plus clairement que des Ibrahim il y en a eu beaucoup:
– certains sont arrivés à réaliser leur rêve de « Boza » souvent dans des conditions extraordinaires.
– beaucoup sont morts dans le désert, en mer ou en tombant d’une clôture de plus de 6 mètres à la frontière espagnole.
– d’autres sont devenus les outils de diverses formes de trafics d’êtres humains.

Des Ibrahim il en arrive tous les jours par dizaines en Afrique du Nord, et ce ne sont pas les campagnes de sensibilisation auxquelles ils n’ont pas accès qui vont leur faire changer d’avis sur leur projet de voyage en Europe au péril de leur vie.
Des Ibrahim il y en aura encore tant qu’il y aura des hommes pour profiter de la faiblesse des autres et faire de la misère de certains leur fond de commerce.
Des Ibrahim il y en aura beaucoup plus tant que dans nos pays d’Afrique noire – l’éducation, la formation, l’emploi, le bien être social ne seront pas parmi les priorités des dirigeants.

Aussi scandaleux soit il, le véritable problème ce n’est pas simplement l’humiliation subie par les migrants loin de chez eux, ce n’est pas seulement le traitement inhumain qui est leur lot quotidien, ça ne sera jamais les prises d’otages et les demandes de rançons ou le transfert monnayé d’un bourreau à un autre comme une vulgaire marchandise… le problème de fond n’est pas au Maroc, en Algérie ou en Lybie mais en Côte d’Ivoire, au Mali, en Guinée, au Burkina Faso, au Sénégal, au Nigeria, au Cameroun, etc…

Que Dieu les protèges, en attendant que nos pays offrent de meilleurs perspectives d’avenir à ces personnes.

[ Twitter: @ClaudusKouadio
https://twitter.com/clauduskouadio ]
Claudus – ©#StayTrue

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