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CEDEAO vs AES : Les ratés de Bassirou Diomaye Faye

Elu seulement en Avril dernier dans un élan de réforme et de rupture, le nouveau président sénégalais Bassirou Diomaye Faye fait déjà face à des défis significatifs dans ses efforts pour réconcilier la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) avec les trois pays du Sahel (Mali, Burkina Faso, et Niger) qui ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES) après avoir quitté la CEDEAO.

Bassirou Diomaye Faye a effectué des visites diplomatiques au Mali et au Burkina Faso, deux des trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), dans le cadre de ses efforts pour réconcilier ces pays avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Lors de sa visite à Bamako, Faye a rencontré le chef de la junte malienne, le colonel Assimi Goïta. Il a souligné que bien que la position malienne soit « rigide », elle n’est « pas totalement inflexible ». Faye a insisté sur le fait qu’il n’était pas mandaté par la CEDEAO, mais qu’il effectuait plutôt une « prise de contact » dans le cadre de ses visites dans plusieurs pays ouest-africains.

Retour impossible dans la CEDEAO ?
Au Burkina Faso, Faye a été accueilli par le chef du pouvoir militaire, le capitaine Ibrahim Traoré. Il a plaidé pour un dialogue entre les pays de l’AES et la CEDEAO, notant que bien que les positions soient figées, il perçoit « une fenêtre d’ouverture » pour le dialogue. Les deux États ont également exprimé leur souhait de renforcer leurs relations, notamment sur le plan commercial.

Pour plusieurs observateurs et analystes politiques, ces visites prouvent l’engagement de nouveau président sénégalais à promouvoir le dialogue et à renforcer les relations bilatérales avec les pays de l’AES, qu’il considère comme des étapes cruciales vers une éventuelle réconciliation. Cependant, sa marge de manœuvre reste limitée par les différences politiques profondes entre le Sénégal démocratique et les régimes militaires des pays de l’AES.

L’un des principaux obstacles est la différence fondamentale entre les systèmes politiques du Sénégal démocratique et les régimes militaires au pouvoir dans les pays de l’AES. Comme le souligne le lanceur d’alerte et panafricaniste Jean-Jacques Lumumba, la démocratie est « un peu en berne » dans ces pays, ce qui rend la marge de manœuvre de Faye « un peu difficile en ce moment ». De plus, bien que Diomaye Faye et les dirigeants de l’AES partagent des principes panafricanistes, leurs visions du panafricanisme diffèrent. Lumumba note que le panafricanisme prôné par le Sénégal de Faye n’est pas le même que celui des pouvoirs militaires, qui ont « des vues tout autres » et ne prennent pas pleinement en compte « l’expression de la population ».

L’argument de Faye selon lequel la CEDEAO pourrait se réformer pour inclure à nouveau ces pays reste discutable. Même s’il y a des discussions sur une éventuelle réforme de la CEDEAO pour la rendre moins sanctionniste et plus inclusive, les membres de l’AES voient en elle la continuité de la Françafrique, une structure qu’ils veulent dépasser. Lors d’une conversation avec Alain Foka en février dernier, le Président Ibrahim Traoré du Burkina Faso a fermement déclaré que la CEDEAO faisait partie du passé pour son pays. Et comme le leader burkinabé, plusieurs autres leaders de l’AES, perçoivent la CEDEAO comme un instrument des puissances impérialistes, une vision largement partagée au sein des membres de cette nouvelle alliance.

De plus, les liens économiques entre les pays de la CEDEAO et ceux de l’AES, tels que les accords de libre circulation et les échanges commerciaux, ne suffisent pas à garantir une coopération future. Le Niger, par exemple, continue d’exporter son pétrole via le Bénin, ce qui souligne des réalités géographiques et économiques difficiles à ignorer.

La création de l’Alliance des États du Sahel a été formalisée par la Charte de Liptakou Gourma du 16 septembre 2023. Les pays de cette alliance – Mali, Burkina Faso et Niger – ont formulé de sérieuses accusations à l’encontre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) lorsqu’ils ont annoncé leur retrait de l’organisation en janvier dernier. Ils ont accusé la CEDEAO d’être inféodée à l’ancienne puissance coloniale française. Un argument qui a été un point de discorde majeur pour ces pays qui cherchent à affirmer leur souveraineté et leur indépendance vis-à-vis des puissances étrangères. De plus, les pays de l’AES ont reproché à la CEDEAO de ne pas les avoir suffisamment soutenus dans leur lutte contre le jihadisme.

Il est donc surprenant que Faye ne reconnaisse pas cette dynamique lorsqu’il espère un retour des trois pays dans la CEDEAO. En se rendant en Mauritanie pour discuter des projets gaziers communs et en Gambie, une enclave au cœur du Sénégal, Faye a montré une certaine compréhension des réalités géopolitiques locales. Cependant, sa visite au Nigéria, dans l’espoir de ramener les pays du Sahel dans le giron de la CEDEAO, a révélé une sous-estimation de la détermination des nouveaux alliés du Sahel à maintenir leur indépendance.

L’avenir de la région repose désormais sur une dualité inévitable. Deux blocs idéologiques se font face : la CEDEAO, perçue comme un prolongement des intérêts occidentaux, et l’AES, symbole d’un panafricanisme renouvelé et d’un anti-impérialisme affirmé. L’histoire pourrait juger sévèrement Diomaye Faye pour ne pas avoir reconnu cette transformation en cours. L’AES attire progressivement d’anciennes nations de la CEDEAO, convaincues de l’importance de se libérer de la tutelle des puissances extérieures. Ce nouvel ordre pourrait, à long terme, redéfinir les relations géopolitiques et économiques en Afrique de l’Ouest.

Faye aurait dû anticiper cette évolution et adapter sa stratégie en conséquence. La cohabitation de deux organisations de même type au sein de l’Afrique de l’Ouest semble de plus en plus improbable. L’avenir de la CEDEAO comme entité expansionniste est compromis, tandis que l’AES représente une voie nouvelle pour les nations en quête de souveraineté réelle et de coopération authentiquement africaine.

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