08122020Headline:

Coronavirus: à Lima, le souvenir des victimes embellit les murs du quartier Leticia selon RFI

Dans le quartier populaire de Leticia, dans le district du Rimac, un couple péruvien d’artistes urbains a décidé de peindre les victimes directes et indirectes de la pandémie sur les murs pour maintenir vivant leur souvenir.

De notre correspondant dans la région,

Au sommet de la colline de San Cristobal, le visage d’Eustacia sourit à tous les passants, dont sa voisine Olinda Pineda, une couturière de 64 ans qui ne cache pas son émotion. « Eustacia était ma voisine. C’était une petite vieille obligée de travailler dans la rue pour pouvoir manger. Quand je vois son portrait, il est tellement ressemblant, on dirait qu’elle nous regarde avec son joli sourire. C’est comme si elle n’était pas morte. »

Né il y a 35 ans dans ce quartier populaire de 10 000 habitants, Daniel Manrique est à la fois artiste urbain et dirigeant populaire. Sur cette colline où les gens ne peuvent que se croiser dans l’unique marché ou sur les escaliers qui permettent de descendre au centre-ville, près de 50 personnes sont mortes depuis le début de la pandémie. C’est le cas d’Eustacia que Daniel Manrique croisait tous les jours dans la rue. « Elle ne parlait pas beaucoup, c’était une femme de peu de mots mais avec son joli sourire, elle disait beaucoup. C’était une vendeuse ambulante qui offrait des fruits secs et du popcorn dans la rue. Quand tu la croisais et qu’elle te souriait, tu étais obligé de lui acheter quelque chose. »

Héros anonymes

C’est au début de la pandémie que Daniel Manrique a sorti ses crayons pour mettre en valeur le courage de ses voisins. « J’ai commencé à dessiner ces personnes du quartier qui luttaient contre la pandémie, nettoyaient les rues, désinfectaient un terrain de sport, tout en se mettant en danger car le virus était très présent. »

Quand ces héros anonymes ont commencé à être victimes de la pandémie, Daniel Manrique a souhaité les peindre sur les murs du quartier, à la fois comme catharsis pour lui-même, pour ne pas les oublier, et pour compenser la tristesse des familles n’ayant pu veiller leurs morts comme c’est la coutume au Pérou. Olinda Pineda s’en félicite. « Il y a eu beaucoup de douleur et de tristesse ici. Beaucoup de gens sont morts par manque d’attention des autorités de santé. Juste dans ma rue, on a eu deux, quatre, six morts, dont mon oncle qu’on n’a pas pu veiller. C’est pour cela que je félicite le jeune Daniel pour son initiative. Les deux premières personnes dont il a fait le portrait étaient des personnes spéciales, très aimées ici. »

Outre Eustacia, Daniel Manrique a peint Lutz Sherlock, un jeune homme de 20 ans mort des suites d’un cancer à l’estomac faute d’avoir été soigné dans des hôpitaux débordés par la pandémie. « Pour le moment, je n’ai eu l’autorisation que de deux familles car j’ai pu discuter avec elles pour pouvoir peindre leurs proches sur un mur, confie Daniel Manrique. Mais c’est difficile de les convaincre. Toutes les victimes ne sont pas mortes de Covid, sinon de manque d’attention dans les hôpitaux, mais leurs proches ont peur d’être stigmatisés, de perdre leur emploi, que les gens croient qu’eux aussi sont contaminés. »

Une longue tradition de lutte populaire

Pourtant, les familles commencent à comprendre l’intention de Daniel Manrique et de sa femme Carla Magan, elle aussi artiste urbaine, et de nouveaux portraits de victimes seront bientôt peints sur les murs du quartier. Carla Magan explique : « On va faire le portrait de Don Jimenez, un dirigeant populaire du quartier très respecté, très aimable malgré son caractère fort et qui a beaucoup travaillé avec nous. Il était infirmier et il est mort du Covid car, malgré son âge avancé, il n’a pas hésité à s’exposer dehors pour soigner et aider ses voisins. »

Dans ce quartier ayant une longue tradition de lutte populaire, Daniel Manrique et Carla Magan souhaitent rappeler que derrière les bilans, il y avait des personnes, des rêves et des luttes. « Il y a une tendance à vouloir nous insensibiliser, à ce que l’humanité s’habitue à voir la mort comme un numéro. Ils veulent que l’on s’habitue à la perte sans donner un sens à la vie de ceux qui s’en vont. Comme si nous n’étions qu’un chiffre dans la case d’un bilan de victimes, dans une statistique. »

Un risque qui n’arrivera pas à Leticia, où les peintures de victimes continueront longtemps de sourire aux passants.

rfi

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