09242020Headline:

Denis Mukwege, le garde du corps des femmes violées

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Denis Mukwege a remporté mardi le prix Sakharov 2014, décerné par le Parlement européen, qui récompense les figures militantes pour les droits de l’Homme et la liberté d’expression. Depuis quatorze ans, ce gynécologue soigne inlassablement les femmes du Kivu, en République démocratique du Congo. Il répare le corps de celles, qui, violées par des soldats, sont perçues comme autant de territoires à dominer pour gagner la guerre. Portrait.

La province du Kivu, en République démocratique du Congo, l’un des pires endroits au monde pour les femmes. Les conflits se succèdent depuis les années 1990, et pour contrôler les territoires, les groupes armés pulvérisent les corps et les âmes. Les soldats violent les femmes, les mères, les filles, les sœurs. Des exactions qui traumatisent aussi les enfants, humilient les hommes, distillent des poisons. 500 000 Congolaises victimes en seize ans, lit-on dans un vertige. Dans cet enfer sur terre, un ange gardien veille sur les femmes de la région. Un colosse au regard profond et à la voix douce, qui depuis, 14 ans, les recueille et les soigne. Un homme bon, sur lequel les plaies de la guerre se sont abattues. Après avoir reçu le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflit et pour son engagement auprès des victimes de violences sexuelles en 2013, le Dr Denis Mukwege, gynécologue de 58 ans, a remporté hier le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, attribué l’an passé à Malala. Pourtant, quand il a ouvert l’hôpital de Panzi en 1999, il était loin d’imaginer sa vocation.« Je voulais lutter contre la mortalité maternelle », explique t-il.

« Après mes études de médecine à Angers, j’avais décidé de revenir au Congo. En France, je n’avais jamais vu une femme mourir en donnant naissance, alors que chez moi, cela arrivait presque quotidiennement. » Il ouvre d’abord un service de maternité à l’hôpital de Lemera. Mais à cette même époque, le Congo est en guerre. Après s’être réfugié au Kenya, il revient dans le Kivu. « Moi, j’étais médecin, en temps de paix comme en temps de guerre ! J’ai demandé à l’Unicef des tentes et du matériel. » Les tentes sont pillées, alors il réhabilite deux bâtiments, et c’est ainsi que l’hôpital de Panzi sort de terre. Sa première patiente, il s’en souvient comme si c’était hier « Elle m’a bouleversée. Au lieu de faire une césarienne pour donner naissance, j’ai opéré une femme d’une trentaine d’années qui avait des blessures par balles au niveau des cuisses, des plaies multiples à l’appareil génital », se remémore-t-il. Ce n’est qu’après avoir été soignée qu’elle lui avoue avoir été violée et torturée.

Derrière chaque chiffre, il y a avant tout une femme qui a perdu son intégrité physique et psychologique
« Au début, je pensais que c’était l’acte d’un seul homme, d’un barbare.» Mais quand, quelques mois après l’ouverture de l’hôpital, il a déjà reçu 45 femmes avec des blessures de ce type, il commence à comprendre qu’elles ne sont pas des cas isolés. « Mais je ne savais pas encore que j’étais face à une effroyable épidémie de violence. »

Aujourd’hui, quatorze ans après l’ouverture de l’hôpital, il a soigné plus de 40 000 femmes. Mais le docteur Mukwege n’aime pas trop aligner les chiffres. Comme si cette comptabilité morbide risquait de désincarner une fois encore ces victimes que le viol a déjà déshumanisées. « Derrière chaque chiffre, il y a avant tout une femme qui a perdu son intégrité physique et psychologique, qui est handicapée, perd ses urines, est rejetée par son mari. Si on peut voir les victimes comme ça, alors on pourra peut-être être poussés vers l’action. »

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