05262018Headline:

Depuis Paris: François Souda, Si Ouattara est candidat en 2020, j’ai plus que des réserves…

Jeune Afrique (J.A) est le premier magazine panafricain crée en 1960 à Tunis. François Soudan, Directeur de la Rédaction de ce magazine de référence, y travaille depuis 40 ans. C’est dans les locaux du journal, au 57 Rue d’Auteuil à Paris, qu’il nous a accordé cette interview en nous disant d’emblée qu’il a accepté à cause de l’indépendance de Soir Info. Ce journaliste expérimenté, installé dans un bureau modeste où trônent des livres, est convivial et nous a tutoyé dès le premier contact…

Vous avez été professeur à Ouidah, au Bénin, dans les années 70. Est-ce à partir de là qu’est venu votre intérêt pour le continent ?

Tout à fait, j’ai été enseignant pendant deux ans, à côté de Cotonou à Ouidah, et c’est là que mon intérêt pour l’Afrique a commencé. Ensuite, dans le cadre de mes études, que ce soit à l’école de journalisme de Lille ou à Sciences Po, j’ai choisi les spécialités africaines. A l’issue de mes études, naturellement, j’ai demandé à rentrer à Jeune Afrique. C’est une histoire commune qui dure depuis 40 ans.

Si des confrères sont unanimes à reconnaître que vous avez une belle plume, en revanche, ils déplorent que vous ayez « vendu votre âme au diable » en écrivant souvent des papiers élogieux quand il s’agit de chefs d’Etat qfricains qui sont vos amis. Que répondez-vous ?

En quoi rencontrer un chef d’Etat équivaut-il, quand on est journaliste, à dîner avec le diable ? Ceux qui le disent, en général, ne rêvent que de cela. Plus sérieusement, cela fait partie de l’Adn de Jeune Afrique, de rencontrer et de faire des interviewes avec des chefs d’Etat africains, et d’en faire parfois des unes. C’est ce qui intéresse les lecteurs. Les chefs d’Etat africains ont cette caractéristique souvent, c’est qu’ils n’accordent pas d’interview ou peu à leur propre presse et cela, c’est un problème. Il y a un problème de confiance, de considération entre eux et leurs propres journalistes, que je trouve personnellement anormal. Force est de constater que, quand on est un média international, on a plus de facilité à avoir des entretiens avec les chefs d’Etat qui pour nous, sont de bons sujets. Parfois ce sont les chefs d’Etat qui nous le demandent, et nous mettons des journalistes expérimentés face à eux. J’en ai fait pas mal et je continue d’en faire. Maintenant dire que ce sont pour autant mes amis n’est pas sérieux. Ce n’est pas parce que, vous faites l’interview d’un chef d’Etat qu’il y a connivence, capillarité, complicité. Après l’interview, cela s’arrête là, il n’y a rien en plus. Le reste appartient au fantasme communément acquis hélas chez beaucoup de nos confrères, en particulier chez nos confrères africains. Cela dit, j’ai eu des amis qui sont devenus chefs d’Etat, je n’en disconviens pas.

Comme Alpha Condé ?

Tout à fait. Alpha Condé, c’est quelqu’un que j’ai connu ici à Paris, bien avant qu’il ne soit chef d’Etat. C’était difficile, beaucoup de gens le fuyaient, et je ne vois pas en quoi le fait qu’il soit devenu un chef d’Etat devrait faire de lui mon ennemi. Je conserve des relations humaines avec lui, c’est évident. Ce qui n’empêche pas J.A de rendre compte des critiques que formule à son encontre l’opposition guinéenne. IBK, Déby, Issoufou, Faure, Kaboré, Gbagbo… nombreux sont ceux que j’ai fréquentés en tant que journaliste, avant leur arrivée au pouvoir. A l’exception de l’actuel président togolais, tous étaient à l’époque des opposants.

Les interviews de chefs d’Etat sont souvent accompagnées de publi-reportage du pays dudit président. Est-ce que ce côté commercial ne vous oblige pas à ne faire que des articles élogieux ?

Aucune interview de chefs d’Etat n’est « accompagnée » comme vous le dites de publi-reportage. J.A ne publie d’ailleurs jamais de publi-reportage. Et l’on ne peut, en aucun cas, qualifier ainsi notre section « Grand format » consacrée à tel ou tel pays, ouverte aux annonceurs dudit pays, mais dont le contenu est strictement rédactionnel, rédigé par des journalistes qui y engagent leur signature. A la manière de ce que font de nombreux confrères comme le Financial Times.

Votre épouse a été nommée au gouvernement Congolais du président Sassou. Des confrères ne comprennent pas pourquoi vous continuez toujours à écrire sur le Congo.

Vos confrères sont mal informés ou pas assez attentifs. Depuis la nomination de mon épouse, il y a deux ans, vous ne trouverez pas un seul article, print ou web, signé de moi sur la politique intérieure congolaise. J’ai d’ailleurs communiqué en interne sur ce sujet. Face à ce genre de situation, tout le monde n’agit pas de cette manière, y compris au sein des rédactions les plus sourcilleuses en matière de conflits d’intérêts. Je m’en tiendrai là.

Lors de la crise post-électorale en 2011, vous avez eu un entretien avec le président Gbagbo. A travers cette interview, certains vous ont taxé de pro-Gbagbo. Qu’en dites-vous?

Alassane Ouattara a également eu droit à nos colonnes pendant la crise post-électorale, et J.A n’était pas plus pro Gbagbo hier qu’il n’est pro Ouattara aujourd’hui. C’est cela qui compte. Pour le reste, chacun a sa part de sensibilité. J’ai personnellement plus que des réserves quant au rôle de la France et de son président de l’époque dans la chute de Laurent Gbagbo. Et, je n’approuve ni la diabolisation des vaincus ni la justice des vainqueurs.

Jeune Afrique consacre souvent sa couverture à la Côte d’Ivoire, quelle en est la raison ?

La Côte d’Ivoire est pour nous, un marché important en termes de ventes, l’un des bassins de lectorat les plus significatifs d’Afrique Subsaharienne, avec la RD Congo. Il est donc tout à fait normal que nous offrions aux Ivoiriens, qui sont des consommateurs médiatiques exigeants et qui s’intéressent en priorité à leur propre actualité, de quoi les satisfaire.

Jeune Afrique publie des papiers pas tendres sur Soro Guillaume. Du coup, vous donnez l’impression de vouloir l’abattre politiquement !

Nous l’avons critiqué, c’est vrai et sans doute le critiquerons-nous encore. Tant que ces critiques se basent sur des faits objectifs, c’est notre rôle. Mais J.A n’a rien a priori contre Guillaume Soro, qui est un acteur politique majeur de la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui. Je l’ai interviewé pendant l’affaire Soul To Soul, et cet entretien lui a permis d’exposer sa part de vérité. Nous avons de bons rapports.

Ouattara sera-t-il candidat, selon vous en 2020 ?

Je n’ai pas d’informations particulières sur ce sujet, mais si Alassane Ouattara se présente à nouveau en 2020, je ne crois pas que ce sera par addiction aux honneurs et aux délices du pouvoir. Ce sera parce qu’il aura estimé que la stabilité de la Côte d’Ivoire ne serait pas encore, sans lui, assurée. On peut critiquer ce sentiment, le juger infondé, mais on doit reconnaître sa sincérité.

Cela dit, une fois de plus, je spécule. Comment faites-vous pour obtenir les scoops ?

En travaillant, bien sûr, mais aussi en étant respecté. Beaucoup de scoops ou d’exclusivités viennent à nous sans que nous les ayons recherchés. C’est l’un des bénéfices de la crédibilité.

Quel est le secret de la longévité de Jeune Afrique ?

L’Adn transmis par son fondateur Béchir Ben Yahmed (BBY): cocktail unique dans le contexte africain, de professionnalisme, d’indépendance, de légitimité, d’expérience historique, d’expertise et – puisqu’il s’agit aujourd’hui d’un groupe multimédia – de gestion rigoureuse. Ces valeurs, BBY les a transmises à ses fils, Amir et Marwane, qui prennent la relève. Mon rôle est de les aider, tant que je le peux.

Réalisée à Paris par Ahmed TOURE (Correspondant)

 

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