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Monde : viols et de tortures perpétrées dans les prisons russes, le témoignage d’un ancien détenu

Durant plusieurs années, Sergeï Savelev a eu accès à des images insoutenables de viols et de tortures perpétrées dans les prisons russes. Des images que cet ancien détenu biélorusse, aujourd’hui âgé de 31 ans, a pu recueillir, conserver, et rendre publiques après sa sortie de prison en février dernier. Aujourd’hui en fuite, Sergeï Savelev se trouve à présent en France, où il demande l’asile politique.

Ce sont des images d’une rare violence : des viols, des coups, des actes de torture perpétrés sur des détenus par d’autres détenus. Ces images ont été rendues publiques par Sergeï Savelev, arrêté en 2013 pour une affaire de stupéfiants qu’il nie, et détenu jusqu’en février dernier dans la prison de Saratov. De nationalité biélorusse, Sergeï Savelev est informaticien de profession, ce qui amène l’administration pénitentiaire à utiliser ses compétences.

« Ma fonction était de traiter les fichiers vidéo et de gérer le matériel, raconte le lanceur d’alerte, attablé à la terrasse d’un hôtel près de Roissy. Je donnais des petites caméras aux détenus que l’on me désignait. Puis, je récupérais les vidéos et j’attendais les ordres : soit je les supprimais soit je les copiais sur une clé USB que j’apportais à un supérieur. » Sergeï Savelev, détenu sans importance aux yeux de l’administration pénitentiaire, se retrouve au cœur d’un système de violences et de chantage particulièrement sordide.
« Kompromat carcéral »

Devant l’ordinateur où il télécharge les vidéos tournées par les détenus, il visionne des heures et des heures d’images de viols, de torture physique et d’humiliation. « Ces violences sont perpétrées à la demande de l’administration pour faire pression sur les victimes », explique Vladimir Ossetchkine, le directeur de l’ONG Gulagu.net, spécialisée dans la dénonciation des crimes commis dans les prisons russes.

Selon l’ONG, ces vidéos réalisées avec le matériel de l’administration pénitentiaire peuvent ensuite servir de moyen de chantage, à l’intérieur comme à l’extérieur de la prison. Un système répressif dont l’objectif est double : arracher des aveux au cours des séances de torture, et faire peser la menace d’une diffusion des vidéos pour s’assurer du silence ou de la coopération des victimes. Dans une prison russe, le fait d’avoir été violé par d’autres détenus est la pire des situations : la victime se trouve dès lors considérée comme un paria, à qui l’on peut imposer toutes sortes d’humiliations et de sévices.
« Faire éclater la vérité »

Ce système inhumain de répression carcérale avait déjà été documenté par plusieurs ONG de défense des droits des prisonniers, dont Gulagu.net. Mais uniquement par le biais de témoignages d’anciens détenus, par celui des plaintes déposées devant la justice russe – la plupart restant lettre morte, et dans le meilleur des cas par des enregistrements de mauvaise qualité, pris sur des téléphones portables. Cette fois, les images sont de bien meilleure qualité, car le matériel vidéo a été fourni par l’administration pénitentiaire elle-même. Et leur nombre dépasse tout ce qui a pu être dévoilé jusqu’à présent : un millier de vidéos provenant de la prison de Saratov, mais aussi d’autres lieux de détention en Russie par le biais du serveur de l’administration pénitentiaire auquel l’informaticien a pu avoir accès.

« Tout le monde sait que ces choses ont lieu dans les prisons en Russie, glisse Sergeï Savelev. Tout le monde parle des tortures, de la violence, des meurtres, tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu et les autorités continuent à prétendre que tout est normal. Quand j’ai compris que j’avais des preuves de ce qui se passait, je me suis dit qu’il fallait absolument que je fasse éclater la vérité. »
Demande d’asile politique

Déjouant la surveillance de l’administration, l’informaticien parvient d’abord à stocker les images, puis à les sortir de prison lorsqu’il est libéré en février dernier. Espérant que d’autres détenus parviendront également, à l’avenir, à « sortir » des preuves vidéo de ces violences, il refuse de nous expliquer en détail la méthode employée. « Disons que je connais très bien le système, et qu’à partir du moment où j’ai envisagé de prendre ce risque, et de sortir les images, je me suis bien préparé. À ma sortie de prison j’ai été fouillé à quatre reprises, mais je suis parvenu à mes fins. »

Dans les mois qui suivent sa libération, l’ancien détenu parvient à rendre les images publiques avec l’aide de Vladimir Ossetchkine, provoquant un scandale sans précédent en Russie. Plusieurs responsables de la prison de Saratov sont limogés, et le Kremlin s’empare même de la question – « une enquête aura lieu si l’authenticité de ces images est confirmé », déclare à la presse russe Dmitri Peskov, le porte-parole de la présidence russe. Craignant pour sa sécurité, l’informaticien s’est entre-temps enfui du pays – se rendant en Biélorussie en empruntant un bus qui le conduit jusqu’à Minsk. De là, il s’envole pour la Turquie, puis la Tunisie… avant de retourner à Minsk via Paris. Son périple s’arrête là : c’est durant cette escale à Roissy, le 15 octobre dernier, qu’il demande l’asile politique.
Risque de représailles

Autorisé à entrer sur le territoire français, il va désormais devoir attendre plusieurs mois la réponse de l’Ofpra, l’administration française chargée de valider les demandes d’asile. « Je me sens en sécurité en France, en tout cas bien plus qu’en Russie ou en Biélorussie », répond le lanceur d’alerte lorsqu’on l’interroge sur de possibles représailles à son encontre. Mais son avocate et Vladimir Ossetchkine sont beaucoup moins optimistes. « Je pense que les services de renseignements russes vont vouloir se venger de lui », s’inquiète le directeur de Gulagu.net, lui-même réfugié en France depuis 2016. « Nous allons demander des mesures de protection supplémentaires aux autorités françaises. Et bien sûr, notre équipe fait tout pour le protéger. Notre première protection, c’est l’exposition médiatique : en fournissant aux médias les fichiers vidéo qu’il a réussi à sortir, nous ne serons plus les seuls à les détenir, et nous aurons moins d’importance aux yeux des services russes. »

Pour Vladimir Ossetchkine, les vidéos exfiltrées par le lanceur d’alerte constituent une masse de preuves absolument essentielle pour dénoncer le système répressif mis en place par l’administration pénitentiaire russe. « Pendant des années, nous avons recueilli et publié des témoignages poignants, mais à chaque fois les autorités se défaussaient, affirmaient que rien n’était confirmé. En voyant le travail que l’on faisait sur les violences en prison, Sergeï s’est rendu compte qu’il nous manquait des preuves, et lui, ces preuves, il les avait ! Ses images, c’est l’élément qui nous manquait pour démonter les rouages de cette machine criminelle, et pour montrer la responsabilité des services de sécurité russes et de l’administration pénitentiaire.»

RFI

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