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VIDEO /Conflits d’intérêts et rémunérations cachées à la CPi/Retour sur nos enquêtes: les secrets de la justice internationale

 

Michael Kooren, l’actuelle porte-parole de la procureure de la Cour pénale internationale (CPI) a été discrètement rémunérée par un banquier new-yorkais pour pousser un dossier concernant la cause des Yézidis, selon des documents obtenus par Mediapart et analysés par l’European Investigative Collaborations (EIC).

La curieuse équipée semble tout droit sortie d’un roman d’aventure. En ce mois d’août 2015, dans le Kurdistan irakien, un banquier philanthrope, un ancien procureur international, une experte en relations publiques, deux militants et un documentariste battent la poussière pour récolter les preuves d’un génocide. Lors de l’été 2014, les djihadistes de l’État islamique ont mis en coupe réglée la région du Sinjar, au nord- ouest de l’Irak, exécutant des centaines d’hommes de la communauté yézidie, une minorité confessionnelle qualifiée d’infidèle par ses bourreaux. Leurs femmes et leurs filles ont été enlevées et vendues comme esclaves sexuelles. Leurs fils ont été enrôlés, de force, dans les troupes de l’État islamique.

Sous l’œil du documentariste, l’ancien procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Luis Moreno Ocampo, recueille quelques témoignages dans les camps de Dohuk où sont réfugiés des Yézidis.

L’équipe rencontre aussi à Erbil les autorités du Kurdistan, région autonome de l’Irak. La feuille de route de la mission est simple : rallier à la cause des Yézidis la communauté internationale.

Depuis qu’il a quitté la CPI en 2012 au terme d’un mandat de neuf ans, Luis Moreno Ocampo travaille pour un cabinet d’avocats new-yorkais, donne des cours à Harvard et s’est installé comme consultant. C’est à ce titre qu’il accepte de s’impliquer, pro bono, dans la « mission ».

Il va y jouer, dans l’ombre, un rôle de premier plan. L’homme qui finance l’expédition – et la campagne qui va suivre – s’appelle Kerry Propper. Patron de la Chardan Capital Markets, une banque d’investissement de New York, le banquier aime dire en interview qu’il mène « un genre de double vie ». Côté pile, le philanthrope s’investit sur la question des génocides : il a produit plusieurs documentaires sur l’Holocauste, le Rwanda et prend désormais fait et cause pour les Yézidis. Côté face, le banquier n’hésite pas à former des alliances discutables : il a par exemple investi dans une société chinoise de télévision, cogérée par l’agence chargée de la censure gouvernementale.

En cet été 2015, l’équipe souhaite aller vite. Pour faire avancer leur cause, les activistes veulent profiter de deux grands rendez-vous internationaux de l’automne : l’Assemblée générale de l’ONU, prévue en septembre, et l’Assemblée des États parties à la CPI, une sorte de parlement formé par les États membres de la juridiction. Ils espèrent s’y rendre armés du sceau de la justice internationale. Les témoignages récoltés à Dohuk doivent servir de base à une plainte destinée à la CPI.

Luis Moreno Ocampo souhaite la déposer au plus vite sur le bureau de la procureure, Fatou Bensouda. C’est elle qui le remplace désormais à la CPI, après avoir été pendant huit ans son adjointe.

Il est néanmoins clair que la procureure n’ouvrira pas d’enquête. L’Irak n’a pas adhéré à la juridiction et sa compétence est, dès lors, très limitée. Mais la Cour peut être une excellente chambre d’échos à cette opération de lobbying. Une déclaration, voire une simple rencontre avec la procureure, peut ainsi donner l’impression que le dossier yézidi bénéficie déjà du sceau impartial de la justice internationale.

L’équipe s’attelle donc rapidement à la rédaction de la plainte. L’assistante de Luis Moreno Ocampo, une ancienne de la CPI comme lui, y travaille. L’épouse d’un employé de la Cour, qui y effectue parfois des traductions, vient compléter l’équipe contre 4 030 euros payés par Kerry Propper.

Le banquier Kerry Propper

Selon les documents obtenus par Mediapart et analysés avec l’European Investigative Collaboration (EIC), c’est Ocampo lui-même qui distribue les rôles.

Il contacte une avocate, Olivia Swaak-Goldman, qui a travaillé avec lui à la Cour, quittée deux ans plus tôt. Celle-ci pourrait activer ses contacts au sein de la CPI plus discrètement que l’ancien procureur. Mais elle souhaite avant tout formaliser son assistance. Selon nos documents, elle sera payée 3 000 dollars par Kerry Propper pour tenter de peser sur le sort que réservera la Cour au futur dossier et permettre une rencontre entre la délégation et la procureure.

Non sans cynisme, les deux anciens collègues semblent surtout voir dans l’opération les prémices d’un avenir juteux. « Je pense qu’il y a un marché pour ce genre de consultation », écrit Olivia Swaak- Goldman à l’ancien procureur Ocampo. À La Haye et ailleurs, les fondations liées de près ou de loin à la justice internationale, de fait, fleurissent.

Très vite, Olivia Swaak-Goldman contacte le chef des analyses préliminaires au bureau de la procureure. Il l’informe que la plainte rejoindra celle déjà déposée sur le bureau de La Haye. Maigre avancée. Quant au rendez-vous avec Fatou Bensouda, il se fait attendre.

.mediapart.fr

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