04192021Headline:

Côte d’Ivoire: hommage au Professeur de lettres Kouassi Germain décédé du cancer

Au moment où je prends la parole pour célébrer la mémoire du Professeur Kouassi Kouamé Germain, l’émotion m’étreint et je me sens totalement confondu par cette perte cruelle et tragique de cet érudit des lettres françaises et ivoiriennes. C’est cet intellectuel éclectique qui s’en est allé dans la plus grande discrétion, tel l’éclair dans le firmament.

Cet intellectuel, brillant chercheur si enjoué et si sympathique en privé nous a quittés avec tous ces titres glorieux qui ne lui ont jamais donné de l’orgueil, il a toujours pris de la hauteur avec ses titres universitaires, ses fonctions administratives, loin des vanteries ridicules, dignes des races nouvelles qui nous éblouissent, de par l’éclat de leur fortune et de leur savoir.
Sa présence physique et ses paroles chaloupées qui tiennent d’une rhétorique feinte animaient parfois nos échanges du temps de nos études et de l’enseignement que nous dispensions au département de lettres modernes. À la vérité, Professeur Kouassi Kouamé Germain est parti trop tôt. La grande faucheuse nous a arraché notre ami, à notre affection, laissant pantois les membres de sa famille de Jérusalem, à l’annonce de la mort du Christ.

En ces temps où notre pays est frappé de plein fouet par l’incroyable destin tragique, nous voici rassemblés, pour célébrer la mémoire d’un autre professeur de lettres qui s’est distingué par le mérite de sa vertu et de sa science (la grammaire et la stylistique française) pour rechercher sans relâche la “profondeur du langage” et son efficacité dans l’art oratoire, ce qui est “l’unique trésor de la parole” littéraire. Je ne m’attarderai pas sur sa vie d’homme.

Intellectuel hors pair, inscrit à l’Université de Paris IV Sorbonne, le jeune et fringant KOUASSI Kouamé Germain étudie d’abord la stylistique sous la direction de Frédéric Deloffre, l’auteur de la thèse célèbre sur Marivaux et spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle, de 1962 à 1987, Frédéric Deloffre fut professeur d’histoire de la langue française à la Sorbonne, puis à l’Université IV Sorbonne. Frédéric Deloffre fut, enfin, l’éditeur dans la bibliothèque de la pléiade de la correspondance complète de Voltaire (13 volumes) et de ses romans et contes.

C’est sous sa direction qu’il étudia la stylistique à travers les illustres françaises de Robert Challe, roman paru de façon anonyme à La Haye chez Abraham de Hondt. Quatorze éditions, hollandaises et parisiennes jusqu’en 1780 et des traductions trop précoces en anglais en 1727, allemand (1728), néerlandaises (1730, 1738) attestent son immense succès. Dans les illustres françaises, Robert Challe met en scène des héroïnes d’exception dont les passions sont racontées dans sept histoires tendres et violentes, subtilement unifiées par les liens tissés par les héros, les narrateurs et les auditeurs.

Des personnages audacieux bravent les conventions, s’adonnent à la débauche, vivent des liaisons secrètes, se débattent entre amour et haine dans un monde de contrariétés. Une des inventions originales de Robert Challe, selon Professeur Kouassi Kouamé Germain consiste à faire raconter la même histoire par différents personnages et à montrer que ces versions sont inconciliables : la vérité n’est pas une donnée issue de la réalité, mais plutôt le résultat d’une construction mentale (la question de la spatialité et de la vraisemblance).

La seconde originalité du roman se situe, selon le stylicien, par rapport aux romans contemporains réside dans le fait que les devisants parlent tous à la première personne (l’autofiction). Enfin, Kouassi Kouamé Germain fit observer dans les illustres françaises que ce roman réaliste joue un rôle essentiel dans les influences croisées entre le roman français et anglais (les questions d’intertextualité) d’un siècle qui a connu le triomphe du jeu romanesque, de Richardon, et Prévost à Didérot et Sade.

(Je vous ferai l’économie des différentes anecdotes), ce dont je puis dire, est qu’on peut faire entrer en résonance les différentes histoires et confronter des opinions divergentes des différentes narrateurs. La totalité des acteurs des histoires racontées se retrouvent au cours de ces conversations à travers lesquelles, ils racontent à la personne « je » les histoires dont ils sont les acteurs ou les témoins ; ce qui renforce l’aspect oral de l’ensemble du roman qui préfigure “Jean le Fataliste”.

C’est à travers sa thèse d’Etat, que le Professeur Kouassi Kouamé Germain devint le grammairien attendu. “Heurs et malheurs” d’un mariage contre nature. “L’exemple de Dadié, Kourouma, et Adiaffi. Thèse soutenue sous la direction du Professeur Jean-Louis Tritter de l’Université Paris-Sorbonne et Professeur Zadi Grekou, de l’Université de Bouaké. La thèse comprend trois tomes.

Le premier tome plus théorique, s’intéresse à la relation de conflit (latent ou implicite) entre les écrivains ivoiriens et la langue française telle que confirmée par l’écrivain Kourouma : “II y a bien sûr un mariage contre nature entre la langue française et la pensée africaine, mais l’intellectuel africain n’a que cet outil à sa disposition et il faut qu’il s’en serve”. Occasion rêvée pour l’impétrant de faire, à la suite de Gnaoule Oupoh, un passage en revue des littérateurs ivoiriens, de leur statut social et de leur parcours littéraire.

Il en profite pour rendre un hommage mérité à la première génération d’enseignants ivoiriens (Barthélémy Kotchy, Niangoran Bouah, Christophe Dailly, Comoe Krou, Christophe Wondji, Wodie Francis, Jean Lourougnon Guede qui s’imposeront progressivement comme une véritable élite universitaire non sans essuyer mille et une tracasseries de la part d’une administration et d’un système universitaire peu enclins à laisser choir ses privilèges.

La fin de l’étude reste marquée par un examen des discours successifs des personnages de Dadié, Kourouma et Adiaffi et de leurs narrateurs virtuels ou réels, qui, de l’avis de Germain Kouassi, restent tributaires d’un discours littéraire forcément pluriel. Le second tome, pour sa part, embraye sur ce qu’il appelle le “transport linguistique”, le processus dynamique par lequel des faits culturels de nature linguistique (lexical et syntaxique ou sémantique notamment) sont investis dans la langue française, à l’issue d’une tentative plus ou moins réussie de traduction.

La partie, de loin la plus pratique, examine les cas de transport partiel, total ou artificiel. Au terme de ce parcours, Professeur Germain Kouassi soutient que, les écrivains ivoiriens, à l’image des écrivains africains, ont usé de différentes (techniques d’insertion des séquences en langues africaines. Ils ont de surcroît développé ce phénomène qui s’est, en outre, affiné dans les œuvres respectives à travers l’usage des mots, des syntagmes mais aussi de phrases entières et même des textes entiers en langues locales (les idiolectes et les phénomènes intertextuels, selon la terminologie des comparatistes).

Enfin, le dernier tome étudie les procédés de création et de comparaison, de l’ironie, ou de créativité esthétique par excellence d’une part et d’autre part, de faits de simple intégration ou plus précisément de greffe intertextuelle comme l’aphorisme et le proverbe. Cette partie, la plus installée dans l’étude grammaticale, parcourt dans la plus grande minutie ce qu’on pourrait appeler les fautes de grammaire (les inversions du sujet, les réduplications de sujet, les confusions de formes du passé simple de l’indicatif et de l’imparfait du subjonctif), les ponctuations défectueuses).

Toute chose qui montre la complexité d’une écriture qui tient à la fois d’une logique formelle (la langue française) et d’un art (traduisant l’âme africaine). Étrange mariage, n’est-ce pas ! Pour le moins qu’on puisse dire, la thèse de Grammaire française de Germain Kouassi est à la frontière de la Génétique et de “l’échographie” littéraire qui dévoile, sous nos yeux, les étapes progressives d’une grossesse poétique et la nécessité d’engendrer une écriture typiquement ivoirienne.

À travers cette thèse de doctorat d’Etat en grammaire française, nous assistons à la naissance du sens au frémissement d’un corpus et d’un corps : celui de l’écriture éburnéenne. À la lecture de cette thèse dense (1025 pages) et éclairante (très illustrée) sur l’écriture des œuvres des grandes figures emblématiques de notre littérature (Dadié, Kourouma et Adiaffi), une évidence éclate : les écrivains ivoiriens ne sont pas allés les mains vides “au rendez-vous du donner et du recevoir”, avec la langue française.

Bien au contraire… Car, en resserrant au plus près l’ensemble de leurs productions littéraires, deux procédés retiennent l’attention : d’un côté le recours presque systématique ou plus ou moins direct aux langues du terroir africain ; de l’autre, la convocation sans réserve des ressources esthétiques de la tradition africaine. Aux affres du style répondent les affres du stupre.

Ces écrivains “violent” la langue française par l’emprunt sans déguisement des mots, des syntagmes et des syntaxes ou de pans entiers de textes puisés dans les langues locales. Ils détournent aussi le sens des vocables français, donnant lieu à des emplois inédits, insolites, incongrus. Enfin, ils recourent à des créativités lexicales ou syntaxiques hybrides fondées sur des règles régulières de formation de mot en français telles que la dérivation, la composition, la troncation, la siglaison.

Comme si le désespoir du confortable non assouvi venait étayer le besoin poétique de l’innovation scripturale chez les écrivains cités? Ce qui constitue l’originalité des écrivains ivoiriens, fait observer Germain Kouassi, ce n’est pas tant la juxtaposition ou la greffe plate des termes nationaux mais plutôt l’emploi volontariste des constructions (lexicales et syntaxiques) disséminées dans le maillage français à la manière africaine (Agni, Baoulé et Malinké).

Pour tout dire, ces écrivains exploitent au regard du critique, les ressources séculaires de l’art africain de la parole (l’oralité), qui n’est autre que l’art des attelages discursifs (par des techniques singulières de l’intertextualité narrative) ou des supports expressifs (oralité, gestuelle, expression corporelle).

En dépit de ses proclamations volontaristes, soutient le grammairien, marquées par une luxuriance du langage et de l’écriture, et surtout l’usage singulièrement foisonnant des termes locaux extraits de l’Agni (sa langue maternelle), et des langues ivoiriennes (le Bété, le Dioula et l’Attié), Adiaffi s’est montré plutôt avare au niveau de l’emploi des images et de l’usage des ressources symboliques africaines.

Car il était obsédé à l’idée de s’inscrire résolument dans le modernisme et dans une sorte d’universalisme référentiel. Passées ainsi les premières impressions de grande originalité linguistique et esthétique, en dépit de tous les procédés de rémanence africaine, la langue française reste, dans les romans étudiés, plus que jamais présente.

Pis encore, les auteurs qui apparaissent tout entiers tournés vers la représentation œcuménique de leur culture ancestrale, ” sont comme surpris usant des formes les plus achevées, les plus savantes de l’expression française. Et cela, à un point tel, parfois que, sans les marques d’hésitation, de confusion, voire d’imperfections réelles (les fautes de grammaire) quelquefois dans la maîtrise de la langue ; marques nettement perceptibles dans les œuvres, il aurait été difficile parfois, de reconnaître une origine autre que hexagonale à l’inspiration et à l’écriture de certaines de ces œuvres”.

Ces propos sonnent comme une culture en étoile de mer, une prise de position intellectuelle rebondissante voire renversante. C’est à une rétrospective très électrique, abondamment illustrée, que convie cette étude anthologique dont la richesse contenue donne aux textes “une férocité” des profondeurs.

Sous la tranchante saveur des formules, Germain Kouassi laisse entrevoir que la langue française revendique la paternité du domicile conjugal, quitte à laisser libre cours à quelques apports dans le mariage entre langues française et africaine. Cette belle thèse confirme aussi une belle plume, haletante, d’une froideur irrésistible et surtout un talent d’analyste et une inspiration étonnante qui allie une minutieuse connaissance de la grammaire normative avec la distance critique qu’impose la rigueur universitaire.

Son étude exhaustive des éléments grammaticaux contenus dans les œuvres de ces écrivains est sans doute à ce jour l’une des meilleures. Il en sort un condensé d’études historique, stylistique, sociale voire pluridisciplinaire qui permet une meilleure exploitation des forces mais aussi des faiblesses des textes de Kourouma, Adiaffi et Dadié qui ont su, à leurs époques, relever le défi de la création romanesque contemporaine ivoirienne.

Le titre de la thèse est emprunté à un toast d’incroyables puzzles qui sont autant d’exquises pièces d’architecture intellectuelle. Rarement, avons-nous lu une thèse de doctorat d’Etat où le suspense, l’érudition et l’excitation font accélérer la lecture jusqu’à la conclusion. Cet illustre homme vient de nous quitter mais son existence se poursuit à travers ses œuvres comme se plaît à nous rappeler Birago Diop dans le souffle des ancêtres extrait (du recueil de leurres et lueurs Editions présence africaine.

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partisIls sont dans l’ombre qui s’éclaire (…) , Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure. Les morts ne sont pas morts. » Ce poème extrait dans : Le Souffle des Ancêtres fait écho à cet autre poème amérindien d’un auteur anonyme où le poète situe le lieu de son séjour des morts. « Je suis la lumière qui traverse les champs ( ) Je ne suis pas là, je ne suis pas mort. »

Cette prosopopée indique clairement que les morts ne sont pas sous terre. Ils sont parmi nous. Tu pars avant nous, bien trop vite et ta disparition nous rappelle comme une évidence que nous sommes sursitaires tous, devant la mort. Professeur, tu t’en vas en laissant un grand vide dans la communauté universitaire, dans ta famille.

Enfants du professeur KOUASSI Kouamé Germain, séchez vos larmes car votre père a marqué son passage ici-bas par son exemplarité. Madame KOUASSI Germain, tu as été une épouse sans reproche. De là-haut, où se trouve ton mari, il continuera de veiller sur toi et tes enfants. Adieu cher Ami. Que la terre d’Éburnée te soit légère ! Ton ami, l’ennemi, JB KOUAME, Enseignant-chercheur, Écrivain, Essayiste, Directeur Littéraire de l’Edition

afriksoir.net

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