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“Depuis 2011, la démocratie est mise en quarantaine en Côte-d’Ivoire” ( Prao Yao Séraphin )

Pr. Prao Yao Séraphin

L’engagement politique constitue pour toutes les civilisations, une occasion de construire une espérance. Il est admis que la démocratie est la fin et le moyen de la transformation sociale. Elle garantit l’égalité entre les citoyens dans les choix politiques. Elle est le seul moyen de permettre au peuple de décider librement de son destin collectif. Le débat démocratique est le seul moyen de dégager l’intérêt général. De ce point de vue, l’engagement du peuple n’est plus de s’engager dans les combats menés par une certaine classe avant-gardiste éclairée, mais plutôt dans la conviction et dans la confrontation des opinions. Parce que la démocratie ne s’arrête pas non plus au droit de vote, mais doit se manifester dans toutes les sphères de la vie économique et sociale, l’engagement d’un peuple doit aller vers une lutte plus exigeante dans la participation au calcul du consentement collectif.

Dans notre pays, la Côte d’Ivoire, la démocratie est devenue une denrée rare, le désordre s’est incrusté et la discorde le bien le plus partagé. Le peuple de Côte d’Ivoire a manifesté sa volonté inébranlable de préserver contre toutes les tentatives de la violence ou de ruse, les libertés démocratiques. Il a affirmé sa résolution de rechercher dans les voies nouvelles, les remèdes de la crise qui l’accable. Ce même peuple a également proclamé sa volonté de paix. Sur le perron de la paix et de la démocratie, la main tendue est restée sans réponse. La raison est simple : le pouvoir du Président Ouattara a simplement mis la démocratie en quarantaine. Cette dernière consiste à isoler des personnes et des marchandises qui viennent de régions où sévissent des maladies contagieuses. Cet isolement peut durer de quelques jours à plusieurs semaines. L’objectif de la mise en quarantaine est d’éviter qu’une maladie contagieuse ne se propage dans le reste de la population. Appliquée à la politique, ce concept renvoie au confinement de la démocratie à sa simple expression, une sorte de calfeutrage démocratique. En Côte d’Ivoire, il existe bien un chapelet de faits qui militent en faveur de nos propos mais, pour faire simple, nous allons énumérer quelques points saillants de sa gouvernance qui ont tétanisé la démocratie.

En premier lieu, le président Ouattara a commencé par gouverner par ordonnance. Il n’a jamais eu un minimum de respect pour les principes démocratiques. Il n’a jamais accordé un intérêt au rôle de contrôleur dévolu aux députés. Et pourtant, Pour Montesquieu, « il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice ». En effet, la fonction législative, consiste à faire des lois, c’est-à-dire des règles générales et impersonnelles. La fonction exécutive, par laquelle les lois sont appliquées à des cas concrets, soit par des actes matériels (construire des routes, employer la force pour assurer l’ordre public), soit par des décisions particulières. Le pouvoir judiciaire a pour rôle de contrôler l’application de la loi et sanctionne son non-respect. En Côte d’Ivoire, c’est la « règle du 3 en 1 », tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains d’un seul homme, le Président Ouattara. Le 10 avril 2013, les députés ivoiriens avaient voté une loi lui permettant de « gérer » par ordonnances pendant l’année 2013, en matière économique et sociale. Ce « chèque en blanc » qui a été accordé au Président Ouattara est en réalité une mise en quarantaine de la démocratie dans notre pays. Cette flagellation de la démocratie a aussi touché les opposants en Côte d’Ivoire.

En second lieu, le président Ouattara n’a jamais eu de respect pour les opposants ivoiriens. Or, le Président Houphouët avait du respect pour ses opposants. Malgré la ténacité de Laurent Gbagbo, il n’a jamais voulu l’éliminer. On se souvient que lorsqu’il était malade et alité en 1993, il a demandé à s’entretenir, en privé, avec son opposant historique Laurent Gbagbo. Personne n’appelle à son chevet, au seuil de sa mort, un ennemi. Il manifestait de cette manière une courtoisie rare dans le monde politique. Deux adversaires politiques obstinés qui n’appartiennent pas à la même famille politique se parlent dans le secret comme un père s’entretiendrait avec son fils avant de tirer sa révérence restera un récit invraisemblable. Contrairement au père de la Nation, le Président Ouattara n’écoute pas son opposition et méprise ses opposants. Lors de la campagne électorale, il avait promis un statut à l’opposition mais une fois au pouvoir, ce statut est devenu un objet de chantage. Et pourtant, dans une démocratie, l’opposition doit jouer un rôle important dans la construction de la nation avec ses critiques et propositions. Au lieu d’accepter les propositions de l’opposition dans le cadre d’un dialogue républicain, son parti, le RDR, préférait voir les opposants au cimetière. D’ailleurs, les prisons ivoiriennes sont remplies d’opposants politiques sans jugement. On voit bien que depuis 2011, le dialogue est devenu rarissime dans notre pays. C’est le troisième fait qui a contrarié la démocratie en Côte d’Ivoire.

En troisième lieu, le président Ouattara n’a jamais été un adepte du dialogue. Sous Houphouët, les différends entre les différentes parties du pays étaient réglés de façon pacifique. Des slogans tels que «la Paix n’est paix un mot, c’est un comportement» ; «le Dialogue est l’arme des forts» ont fini par être intégrés dans le vécu et le comportement des ivoiriens qui sont, somme toute, un peuple profondément épris de paix. Il avait en effet mis en place le cadre d’une concertation politique et sociale pour discuter des affaires de l’Etat. Il s’agissait du «Conseil National», une instance de dialogue qui permettait d’anticiper et de désamorcer les situations pouvant conduire à des crises majeures ou à des conflits. Avec le Président Ouattara, c’est l’argument de la force qui prime et non la force des arguments. C’est avec la force qu’il résout tous les problèmes à tel point qu’il est devenu le père de la diplomatie belliqueuse. Dans le litige maritime ivoiro-ghanéen, le Tribunal international du droit de la mer, basé à Hambourg en Allemagne a tranché en faveur du Ghana à cause du déficit de dialogue du président Ouattara. Cette zone litigieuse, riche en pétrole offshore, reste donc ghanéenne alors que le président Gbagbo avait engagé des négociations avec ce pays frère.

En quatrième lieu, il a maintenu pendant des années, une commission électorale illégale. En effet, la commission électorale ivoirienne (CEI) a été dirigée par Mr. Youssouf Bakayoko, pendant des années sans fondement légal et juridique. D’ailleurs, l’Union africaine (UA) était montée au créneau pour dénoncer le caractère illégal et illégitime de la CEI en Côte d’Ivoire. Pour l’UA , « l’Etat de Côte d’Ivoire a violé son obligation de créer un organe électoral indépendant et impartial, prévu par l’article 17 de la Charte africaine sur la démocratie et l’article 3 du protocole de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance, et qu’il a également, par voie de conséquence, violé le droit des citoyens de participer librement à la direction des Affaires publiques de leur pays garanti par l’article 13 (…) de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ». En 2020, il a changé le président de la commission mais elle demeure un instrument à la solde du parti au pouvoir, contrairement à l’esprit qui a présidé à la création des commissions électorales en Afrique. Finalement, on se rend compte que le président Ouattara est un adepte de la pensée unique.

En cinquième lieu, il a fait la promotion du parti unique. En effet, il a toujours cherché à être à la tête d’un grand parti unique, pour régner comme Napoléon. C’est pourquoi, il a appelé à la fusion du RDR et du PDCI. Pour faire passer cette idée peu glorieuse, il a mis en avant la consolidation de la paix et la constitution d’une majorité nécessaire pour gouverner Là encore, c’est une façon de mettre la démocratie en quarantaine, car point n’est besoin d’un parti unique pour consolider la paix. Avec son « parti d’Etat », le RHDP, c’est une autre façon de « tuer la démocratie » dans notre pays. Même si le multipartisme n’est pas la démocratie, le parti unique est déjà le déni de la démocratie.

Au total, ces cinq points suffisent pour justifier notre assertion selon laquelle, depuis 2011, la démocratie est mise en quarantaine dans notre pays, la Côte d’Ivoire. Que Dieu aide la Côte d’Ivoire à se débarrasser des ennemis des Ivoiriens.

.connectionivoirienne.net

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