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Éthiopie : la création d’un nouvel État-région signe “l’échec de la politique d’unité” d’Abiy Ahmed

La Chambre haute du Parlement éthiopien a approuvé mercredi la création d’un nouvel État-région en Éthiopie. Ce nouveau morcellement du pays, miné par les revendications ethniques, met à mal les velléités unificatrices qu’Abiy Ahmed prônait à son arrivée au pouvoir en 2018 et marque une crise du fédéralisme dans le pays.

“La création d’un nouvel État régional en Éthiopie va un temps apaiser et créer à terme de nouvelles tensions”, estime Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po (Ceri). La Chambre haute du Parlement éthiopien a approuvé mercredi 5 juillet “à l’unanimité” à la création d’un 12e État régional, appelé “Région d’Éthiopie du Sud”, à partir de l’État régional des Nations, Nationalités et Peuples du Sud (SNNPR). “L’Éthiopie suit le modèle du Nigeria, qui a commencé dans les années 1960 avec trois régions et qui en est aujourd’hui à 36, poursuit le sociologue français. Ce phénomène de subdivision est le signe d’une crise du fédéralisme en Éthiopie.”

L’actuelle Constitution adoptée en 1995, quatre ans après la chute du régime militaro-marxiste du Derg, avait divisé l’Éthiopie en neuf États régionaux, découpés selon des critères ethnolinguistiques et dotés de larges pouvoirs au sein d’un système fédéral.

Le SNNPR divisé en quatre régions
Depuis l’arrivée au pouvoir en 2018 de l’actuel Premier ministre Abiy Ahmed, trois nouveaux États régionaux ont vu le jour après des consultations par référendum. La région de Sidama en 2019, puis celle du Sud-Ouest en mars 2022, se sont elles aussi séparées du SNNPR auxquelles elles appartenaient. Il faut désormais compter avec la Région d’Éthiopie du Sud, qui a elle aussi fait sécession découpant cet ancien territoire en quatre parties.

Si les autres régions de l’Éthiopie sont très largement ethniquement homogènes, cette région du Sud composée de 56 ethnies, qui ont été regroupées de manière arbitraire au sein de la SNNPR, a régulièrement été le théâtre de tensions et violences ces dernières années. “Lorsque le pouvoir central ne parvient pas à venir à bout des difficultés, il ouvre la voie, via des référendums, à de nouvelles structures administratives, note Roland Marchal. On ne règle finalement pas les problèmes de fond comme l’emploi, les infrastructures et les inégalités interethniques qui sont à l’origine des revendications. Conséquence : d’autres groupes ethniques vont se montrer mécontents et demander à leur tour prendre leur indépendance. C’est un processus sans fin.”

Un morcellement constitutionnel
Un tel morcellement du pays est rendu possible grâce à l’article 47 de la Constitution, qui autorise chaque “nation, nationalité ou peuple appartenant à l’un des États régionaux (…) à former, à n’importe quel moment, son propre État” régional, sous réserve d’organisation d’un référendum et d’un résultat favorable.

Sauf que toutes les velléités référendaires ont toutes été étouffées par les gouvernements précédents, dirigés par Hailemariam Desalegn ou Meles Zenawi. Soucieux d’afficher sa volonté réformiste lors de son arrivée au pouvoir, Abiy Ahmed a libéré au fil du temps de nombreuses revendications territoriales et identitaires. Quitte à se mettre en porte-à-faux avec l’image d’unificateur du pays qu’il affichait à ses débuts.

“Ces découpages sont le signe de l’échec de la politique d’unité prônée par le chef du gouvernement. Mis à l’épreuve de la réalité du terrain, notamment avec la guerre au Tigré, il a dû renoncer à son credo du ‘tous derrière Abiy Ahmed’ et abandonner ses velléités d’unité pour revenir à une politique plus pragmatique”, explique Patrick Ferras, enseignant à Iris Sup’ et Sciences Po et spécialiste de la Corne de l’Afrique.

“Diviser pour mieux régner”
Ces nouveaux découpages administratifs présentent en outre de sérieux avantages pour le gouvernement. “Le pouvoir central peut davantage prendre en compte les réalités des acteurs de terrain et mieux appréhender les difficultés grâce à ce lien direct. Et de manière plus cynique, cela permet aussi au gouvernement d’avoir une mainmise sur le territoire beaucoup plus importante, abonde Patrick Ferras. C’est une façon de diviser pour mieux régner.”

Pour les habitants de ces nouvelles régions, ce nouveau découpage administratif comporte aussi des avantages. “Ces nouvelles régions ont plus de pouvoir car elles disposent d’un lien direct avec l’État central, poursuit le docteur en géopolitique. Et puis elles acquièrent également un financement direct sans passer par les dotations que la grande région fédérale est bien disposée à leur concéder.”

C’est la raison pour laquelle les habitants de la région du SNNPR se sont massivement déplacés aux urnes lors du référendum organisé le 6 février dernier. Le “oui” l’a majoritairement emporté, avec 95,42 % contre 4,58 % de “non”.

Des tensions ethniques persistantes
Mais les avantages d’un tel découpage s’arrêtent là. “Il ne faut pas croire que ces nouvelles répartitions règleront les violences. Les tensions ethniques seront toujours présentes”, avance Roland Marchal. Elles risquent même d’entraîner dans leur sillage de nouveaux sujets de discorde, ouvrir de nouvelles brèches. “Le choix de la capitale, celui du portefeuille ou celui des ethnies pour représenter les élus, risquent d’alimenter les revendications déjà nombreuses, avait souligné Sabine Planel, chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et spécialiste de l’Éthiopie dans un article du 6 février dernier. Les attentes de chacune des ethnies vont être extrêmement difficiles à satisfaire et amener une conflictualité locale renforcée.”

Reste à voir comment d’autres régions pourraient évoluer dans les mois et années à venir. Des minorités ethniques issues de régions comme l’Oromo ou l’Amhara, véritables poudrières pour le gouvernement, pourraient, elles aussi, s’inspirer du modèle de la région du SNNPR pour demander une nouvelle donne administrative. “Ce serait là encore une opération très intéressante pour le gouvernement qui cherche toujours à diviser et donc peut-être affaiblir ces régions traditionnellement conflictuelles”, conclut Patrick Ferras.

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