09232017Headline:

Côte d’Ivoire-Menace Djihadiste: Libéré, l”imam ivoirien arrêté au Mali sort de son silence -Ce qu’il dit

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Devant le juge, mon correspondant au Mali a dit qu’il ne me connaissait pas

El Hadj Kalil Nassirou Ayanfe est l’imam principal de la mosquée Naïm de Treichville. Arrêté au Mali le 10 juillet 2015, alors qu’il effectuait un pèlerinage pendant la dernière décade du mois de Ramadan à Tombouctou, la ville dite des 333 saints, il aura passé deux semaines en détention avant de recouvrer totalement la liberté, le 03 août passé.

De retour en Côte d’Ivoire, l’imam Nassirou Ayanfé était hier dans nos locaux pour raconter sa mésaventure. Entretien

Monsieur l’imam, bon retour en Côte d’Ivoire. Vous aviez été arrêté au Mali parce que soupçonné d’être un djihadiste arrivé dans ce pays. Qu’est-ce qui a motivé ce voyage?

J’ai pour habitude d’effectuer ce genre de voyage. Cette fois-ci, j’ai choisi le Mali parce que je me suis dit que c’était encore plus proche. La parole du Messager (le prophète Mahomet SAW Ndlr) nous enseigne que si vous prenez trois personnes, Dieu exaucerait leurs prières à commencer par celles du voyageur. Je me suis dit ”pourquoi ne pas voyager en ce moment ?” De deux, Dieu exauce le jeûneur. Nous étions dans le mois de jeûne du Ramadan. Il est conseillé pendant les dix derniers jours de rester à la mosquée, voilà pourquoi j’ai choisi Tombouctou. Parce que lorsqu’on était enfant, on nous apprenait que Tombouctou est une ville sainte qui date de longtemps, et il y a des frères qui ont étudié cette ville. Ce sont toutes ces choses qui m’ont motivé à partir vers Tombouctou, dans une mosquée qui date d’environ 325 ans. Ça nous permet d’apprendre beaucoup de choses. Voilà pourquoi je me suis rendu là-bas pour prier.

En allant à Tombouctou dans le contexte de la menace des djihadistes au Mali, n’est-ce pas un risque que vous preniez?

Bien avant mon départ, j’ai des amis Maliens à qui je me suis adressé. Il y en a un qui se trouve vers la mosquée où je suis parti. C’est auprès de lui que j’ai pris des renseignements. C’est lui qui m’a dit de venir et qu’il n’y a rien à craindre. Je suis parti d’ Abidjan le 25 juillet. Je suis d’abord passé par le Burkina, où j’ai fait une dizaine de jours avant de me rendre à Bamako. Lorsque je suis arrivé à Bamako, le cousin de mon ami m’a confié à son ami pour qu’il puisse m’accompagner à Tombouctou, parce que c’est une ville que je ne connaissais pas. Je me suis dit qu’avec eux, ça aurait été plus facile. Nous sommes arrivés à Tombouctou le 8 août. Dès notre arrivée, j’ai commencé mes prières et je me suis installé dans la mosquée. Celui qui m’a accompagné s’est retourné, parce que son père avait besoin de lui. C’est dans la mosquée qu’ils sont venus m’arrêter. J’étais dans les mains de la police, qui m’a remis à la gendarmerie puis j’ai été enfermé dans leur maison de correction.

Est-ce que les imams et les autorités de la ville de Tombouctou étaient informés de votre arrivée?

Oui, quand je suis arrivée, il fallait qu’on approche ces personnes pour leur dire ce que nous sommes venus faire dans leur pays. Quand nous sommes arrivés, l’Imam qui était assis au bout de la mosquée, nous a indexés pour nous montrer où nous devons rompre le jeûne. On ne savait pas que c’était l’imam adjoint. Il ne savait pas aussi qu’on était des étrangers. Lorsqu’on a fini de rompre le jeûne, on avait nos sacs en main. C’est à lui qu’on a demandé à voir l’imam pour lui dire le but de notre voyage. Celui à qui on s’adressait s’appelle Bédié, parce qu’il avait vu le jour quand le président Bédié (président du Pdci-Rda, Ndlr) était arrivé au pouvoir. C’est avec lui qu’on a échangé, et c’est lui qui nous a conduits à l’imam adjoint après la prière de 20h. Quand on est arrivsé, le jeune Bédié a commencé à parler en Sonraï avec l’imam. Après, ce dernier nous a dit de retourner à la mosquée. Etant à la mosquée, on voulait prendre une douche, mais on avait pas d’endroit, et le jeune s’est encore retourné chez l’imam adjoint, qui nous a dit qu’il y a des douches à l’intérieur de la mosquée. Un jour avant mon arrestation, l’imam était de retour de son voyage. On dirait que lui et son adjoint ne s’étaient pas vus, car la police m’a fait comprendre que c’est l’imam qui l’a informée que j’étais un étranger et qu’il ne me connaissait pas. Lorsque les policiers sont venus m’ arrêter, l’imam était présent et ils m’ont mis les menottes. Je leur ai dit que j’avais ma valise à l’intérieur. Ils ont pris et fouillé à l’intérieur. Ils ont trouvé des vêtements et deux corans, un qui m’appartenait et l’autre qui était au jeune Bédié. Comme la nuit j’ai du mal à lire mon coran, parce qu’il est petit et je porte des verres, j’ai demandé celui du petit Bédié. Ensuite, les policiers sont allés avec moi au poste pour m’interroger. Après les gendarmes m’ont pris. J’ai passé près de 6 jours avec eux. Ils ont pris mes portables et ont fait ce qu’ils voulaient en faire. Après les 6 jours, ils sont allés avec moi chez le procureur. Ce dernier m’a envoyé chez le juge d’instruction, et c’est lui qui a signé mon mandat d’arrêt. Je suis resté dans une maison de correction pendant 2 semaines. Ils m’ont libéré le vendredi qui a suivi les 2 semaines, et ils m’ont demandé d’attendre l’ordonnance qui montre que j’étais innocent. Lorsque j’ai reçu ces papiers, je suis rentré à Tombouctou.

Et le 03 août, vous êtes libéré ?

Ce n’est pas sur-le-champ que j’ai reçu l’ordonnance, car je devais attendre encore 10 jours. Mais, nous avons un peu précipité les choses et j’ai reçu l’ordonnance en 5 jours.

Est-ce à dire qu’ après avoir reçu tous ces papiers, vous êtes totalement libre maintenant ?

Oui, et ils m’ont dit que si je n’ai pas ces papiers, d’autres personnes pourront m’arrêter, et ça causerait d’autres problèmes. Voilà pourquoi j’ai voulu avoir tous les documents avant de quitter les lieux.

Etait-ce indispensable pour vous de vous rendre à Tombouctou dans une ambiance aussi tendue au Mali?

Comme je le disais, j’ai effectué ce voyage pour me retirer afin de prier. Mais si on m’avait dit que cela causerait des problèmes, je serais resté, ou encore la somme de 200 000 Fcfa que j’avais sur moi pouvait me permettre de prendre une chambre d’hôtel. Mais, c’est avec les conseils de mon correspondant que je suis resté à la mosquée. Mais, arrivé chez le juge, il a dit qu’il ne m’avait jamais rencontré. Je ne sais pas si c’était la peur, mais j’ignore ce qui s’est passé. Le but était de faire des prières, de prendre des bénédictions. Comme c’est la ville des 333 saints comme on le dit, je m’y suis rendu.

Combien de jours aviez-vous prévu de passer à Tombouctou?

Je me suis dit que je partais pour revenir faire la fête en Côte d’Ivoire, ou dans le cas contraire, fêter là-bas et revenir après la fête du ramadan.

Saviez-vous que pendant la crise au Mali, Tombouctou avait été l’une des cibles des djihadistes ?

Je le savais, mais comme je me suis renseigné auprès de mes amis vivant à Bamako, qui m’ont rassuré que tout allait bien, et que je pouvais venir, je n’avais eu aucune crainte. C’est comme nous en Côte d’Ivoire, à un moment donné. Des gens disaient qu’on était en crise, mais nous, on disait à ceux qui voulaient venir que tout est calme ici.

Vous qui avez touché le territoire malien, comment est-ce que la menace djihadiste est vécue dans ce pays ?

Je peux dire qu’ils ont toujours peur, mais moi je ne me reproche rien. Car, même étant en prison, il y avait plusieurs fous parmi nous, il y avait un homme qui s’y trouvait pour les mêmes raisons que moi, depuis un mois et demi. Mais, moi je peux dire que grâce à vos publications, j’ai été libéré après avoir passé deux semaines.

Comment avez-vous vécu votre arrestation ?

Je me suis dit que c’était une épreuve. Le but pour lequel je me suis rendu à Tombouctou, c’était pour adorer Dieu. Mais, c’est peut être ma manière d’acquérir les informations qui n’a pas été appropriée. C’est sur ces informations que je me suis rendu dans ce pays. J’avais un peu peur pour ma famille, ma communauté restée ici. J’ai appris beaucoup de choses.

En tant que membre du Cosim, pourquoi vous n’avez pas saisi cette instance ?

Je pense que la famille a fait ce quelle pouvait faire, mais elle n’avait toujours pas trouvé de solution. C’est pourquoi ils ont frappé à d’autres portes. Mais moi sur-le- champ, je ne me suis pas inquiété, parce que je n’avais rien qui pouvait me condamner. Donc je n’avais rien à me reprocher.

Est-ce qu’ils ont trouvé des documents compromettants dans vos affaires ?

Non. Et quand vous regardez les informations qu’ils ont données, vous verrez qu’il n’y a rien de compromettant.

Etiez-vous barbu lors de votre arrestation ?

Non, je ne porte pas de barbe.

Avez-vous retrouvé les imams de la mosquée de Tombouctou après votre libération ?

Oui. Vous savez, le frère de ma deuxième femme est marié à une femme de Tombouctou. Ils résident aux États-Unis. Elle a essayé de joindre ce beau-frère pour qu’il puisse contacter sa famille à Tombouctou. C’est comme cela qu’il a pris attache avec l’imam de la mosquée, qui s’est présenté comme ma famille et a témoigné que je n’étais pas un djihadiste. Quand on m’a libéré, je suis passé lui dire merci. Parce qu’il est intervenu pour ma libération. L’imam de la mosquée m’a dit que c’est Dieu seul qui sait pourquoi tout cela est arrivé. C’est une épreuve, et je ne devrais penser à rien d’autre et ne rien regretter. Il m’a donné ces conseils-là; et c’est lui qui m’a donné ce turban que je porte (il nous montre un turban enroulé à son cou). Un turban qu’il a béni avant de me le donner. Donc, j’ai fait deux semaines de prison, que j’ai évacuées sans regret, parce que c’est Dieu qui l’aura voulu. C’est ainsi que je vois les choses.

De retour en Côte d’Ivoire, avez-vous avisé le Conseil supérieur des imams (Cosim) dont vous êtes membre?

Bien sûr ! Nous nous sommes présenté au Cosim et à notre président Cheick Boikari Fofana, pour lui dire merci.

Quelle leçon tirez-vous de ce voyage?

Si c’était à refaire, je prendrais toutes les précautions. Mais, en tant qu’imam, les épreuves peuvent venir de partout. Il faut dire que c’est la vie.

Entretien réalisé par F.D.BONY

Coll : P. Adou & E. Taha

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