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USA/Mort du plus grand prédicateur évangélique de l’histoire des religions, Billy Graham à l’âge de 99 ans

Figure majeure de la seconde partie du XXe siècle américain, William Franklin Graham (1918-2018) est décédé ce mercredi 21 février à l’âge de 99 ans. Le « pasteur de l’Amérique » a incarné le renouveau et l’expansion du protestantisme évangélique. Il murmura à l’oreille de tous les présidents, fut ami de Martin Luther King et souvent comparé à Jean-Paul II. Largement méconnu en France, il est considéré comme le plus grand prédicateur de l’histoire des religions : 215 millions de personnes auraient assisté à ses campagnes d’évangélisation durant le demi-siècle de son ministère.

Billy Graham est venu au monde à une époque et sous des latitudes où lyncher des hommes et des femmes, simplement parce que Noirs, était un acte fréquent et impuni. Il disparaît à l’âge de 100 ans, en ayant pu prier en tête-à-tête avec le premier président noir des Etats-Unis, chez lui à Montreat (Caroline du Nord). Sa vie raconte un siècle de l’histoire moderne américaine.

Le parcours du « maître-à-croire de l’Oncle Sam » illustre en outre l’étroite imbrication entre religion et Etat dans la démocratie américaine. L’univers grahamien, à l’image de l’idyllique Petite maison dans la prairie, fresque d’une famille de pionniers protestants, a touché l’âme de centaines de millions d’Américains qui découvrent le premier télévangéliste de l’histoire.

Les croisades sont sa véritable marque de fabrique. Héritées des camps de Réveil du XVIIIe siècle, elles « renvoient bien moins à l’imaginaire européen des conflits religieux avec les musulmans qu’à la thématique pionnière et missionnaire de l’Amérique des colons », rappelle Sébastien Fath1. Le pasteur en mènera plus de 400 en 50 ans, dans 185 pays. Ces Woodstock de Dieu, avec son et lumière, drainent des dizaines de milliers de personnes. Record établi en 1973, à Séoul, où Billy Graham harangue plus d’un million de personnes en un seul meeting. Une audience décuplée grâce aux retransmissions télévisées. Depuis 60 ans, il figure chaque année dans le top 10 du sondage Gallup des hommes les plus admirés de la planète.

William Graham naît, une première fois, le 7 novembre 1918, dans une ferme de Charlotte, dans l’Etat « sudiste » de Caroline du Nord. Aîné d’une fratrie de quatre, il évolue au sein d’une famille de la classe moyenne, préservée de la Grande Dépression. Le quotidien de l’exploitation est rythmé par une vie religieuse presbytérienne et conformiste, ascétique, emprunte de lectures et de prières. C’est l’exemple type de la société agraire de la Bible Belt, berceau de l’évangélisme américain. Le jeune Graham entend très tôt parler de conversion, pilier de la foi évangélique. Sa seconde naissance (born again, en anglais), sorte de baptême qui relève d’un choix conscient et personnel, intervient en 1934.

Il effectue ses premiers pas d’étudiant à l’institut fondamentaliste Bob Jones. Mais l’étudiant n’est pas à l’aise devant tant d’orthodoxie. « Je détestais que l’on me dicte, de façon arbitraire, ce que je devais penser, sans avoir l’occasion d’émettre ma propre pensée ou un point de vue différent des enseignements de la faculté », écrit-il dans son autobiographie (1997). Il part rejoindre deux institutions plus ouvertes, à Tampa (Floride), où il est ordonné pasteur (1939), puis surtout au Wheaton College (Illinois), le Harvard des protestants. Sa vocation pastorale s’affirme, parallèlement à ses dons pour la prédication. Un bon mètre quatre-vingt-dix, le visage carré et les yeux bleus vifs, une gestuelle théâtrale et un accent du Sud : son physique capte l’attention. C’est décidé, il mettra sa voix de stentor au service de la grande mission de sa vie : « convertir les âmes à Christ ».

C’est aussi durant ces années à Wheaton que Billy Graham rencontre sa femme, Ruth Bell (morte en 2007), une fille de missionnaires partis en Chine, avec qui il formera un couple symbiotique. Cinq enfants naîtront de leur union. Plusieurs sont aujourd’hui des évangélistes reconnus.

Un militant farouche des droits civiques

Entre 1944 et 1946, sa voix se répand sur les ondes, il commence à sillonner le pays et exporte déjà son message outre-Atlantique. Dans la confession protestante, le prédicateur tire sa légitimité de sa popularité bien plus que de l’autorité conférée par sa fonction. Or, du charisme, Graham en a à revendre. L’année 1949 le propulse sous les feux de la rampe, fabriqué à la manière des stars hollywoodiennes de l’époque. Sa campagne de Los Angeles est largement couverte par les médias du magnat conservateur Rodolph Hearst. Il fait également la couverture de Time et de Life.

Le début de l’ère des « croisades » – des campagnes d’évangélisation de masse – qui ne s’achèvera véritablement qu’en 2006, coïncide avec le mouvement d’émancipation des Noirs américains. Graham s’engage radicalement dans le camp de la déségrégation raciale. « Jésus n’était pas blanc, il n’était pas noir. Il venait de cette partie du monde au confluent de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe. Le christianisme n’est pas la religion de l’homme blanc. Le Christ est pour tout le monde », clame-t-il.

En 1953, à Chattanooga (Tennessee), il déchire les cordes qui séparaient la foule blanche de la noire. « Nous avons été orgueilleux, et pensions que nous étions au-dessus de toutes les races. Nous allons finir en enfer à cause de notre orgueil ». Il annule des tournées européennes pour mieux prendre part à des manifestations en Alabama, aux côtés d’un autre pasteur.

Billy Graham rencontre Martin Luther King durant le mouvement de boycott des bus de Montgomery (1956-1957), qui aboutira à l’interdiction constitutionnelle de la ségrégation dans les bus. Le 18 juillet 1957 à New York, il invite le pasteur King à conduire la prière à sa place sur la scène. L’événement dure seize semaines au lieu de sept et rassemble 2,3 millions de personnes. Environ 96 millions d’Américains assistent aux retransmissions télévisées pendant dix-sept soirs consécutifs. C’est la plus grande et la plus marquante des croisades évangélistes.

Un mois plus tard, King écrit à son coreligionnaire : « Vous avez courageusement amené l’Evangile chrétien à s’emparer de la question raciale dans toutes ses plus urgentes dimensions. […] Votre immense popularité, votre influence étendue, et votre puissant message vous donnent, dans le domaine des droits de l’homme, une opportunité supérieure à n’importe qui ». Billy Graham contribue à faire libérer son ami lorsque celui-ci est arrêté à Albany.

Il refuse les invitations pressantes d’églises sud-africaines tant que des meetings mixtes ne sont pas autorisés. Ce qui est fait et, en 1973, il peut critiquer, sur place, le régime d’apartheid.

Un homme intègre

Loin d’être un théologien de bibliothèque, Billy Graham est un pragmatique. Pour son colportage de masse, ce VRP du Livre saint peut compter, dès 1950, sur la Billy Graham evangelistic association (BGEA). Cette plateforme de plusieurs centaines de salariés dévoués gère et finance la structure de communication du pasteur : planification des gigantesques campagnes-spectacles, production de téléfilms, diffusion d’émissions de radio et télé (Hours of Decision, pendant 50 ans, sur 900 stations internationales), d’un quotidien de référence Christianity Today (1956) et promotion de ses best-sellers. La rigueur budgétaire domine l’entreprise, qui brasse pourtant des dizaines de millions de dollars chaque année.

Sur le plan moral, ni son intégrité, ni la sincérité de sa foi n’ont jamais été sérieusement mises en doute. Il prend soin, par exemple, de ne jamais se retrouver seul avec une autre femme que la sienne. Son salaire, pour les meilleures années, s’élève à 142 000 dollars, et est fixé en totale transparence par son association. Pour le chercheur français Sébastien Fath, l’homme est « bardé d’une éthique à toute épreuve ». Un journaliste de USA Today l’a décrit ainsi : « Il fut l’évangéliste qui n’a pas volé des millions (Jim Baker) ou fréquenté des prostituées (Jimmy Swaggart) ou construit une méga-église (Joël Osteen) ou candidaté à la présidence (Pat Robertson) ou dirigé un lobby chrétien (Jerry Falwell) ».

Cinquante ans de croisades et de télévangélisme

Le télévangéliste est un excellent client du petit écran et des médias en général, avec « la Bible dans une main et les journaux dans l’autre ». En mars 1995, sur la petite île de Porto Rico, trois meetings sont retransmis par 30 satellites dans 175 pays et en cent langues. « Gutenberg avait fait de la Bible un objet imprimé. Graham l’a fait entrer dans l’ère des télécommunications spatiales », écrit le journaliste Henri Tincq dans Le Monde. L’homme est partout, mais c’est sur sa terre natale qu’il a le plus d’influence. « C’était difficile de ne pas regarder et d’écouter Graham », écrit Grant Wacker, auteur catholique d’une biographie reconnue sur le « pasteur de l’Amérique ». La planète est devenue sa paroisse : 185 pays visités, y compris dans la très répressive et antireligieuse Corée du Nord en 1992 et 1994.

Sur le fond, l’objectif est inchangé : diriger les non-convertis vers Dieu pour sauver leurs âmes à l’approche du Jugement dernier, dont le communisme, le catholicisme ou la bombe nucléaire sont les signes avant-coureurs. La peur, merveilleux vecteur de rédemption, est une dominante de son fonds de commerce, le tout enveloppé dans une dimension eschatologique. « Soit le communisme meurt, soit le christianisme meurt », lance-t-il sans nuance en 1954.

En 1977, il est le premier leader chrétien à se rendre derrière le Rideau de fer, en Hongrie. L’année suivante, il est en Pologne, terre natale de Karol Wojtyla. Jean-Paul II et Billy Graham se rencontreront à trois reprises et garderont une estime réciproque. Pendant un quart de siècle, les deux inépuisables globe-trotters sont comparés sur bien des points : anticommunisme, foi inébranlable, service jusque dans la même maladie, capacité à soulever les masses…

Tout au long de sa carrière, le « pape des protestants » s’attache à suivre une ligne idéologique médiane. A ses yeux, le message évangélique transcende les clivages partisans. Dès 1957, Billy Graham coopère avec les mouvances progressistes du protestantisme. Inconcevable pour les conservateurs, qui jettent l’anathème sur l’apostat. « C’est du côté des fondamentalistes que Billy Graham eut à subir les attaques les plus constantes, les plus virulentes, les plus blessantes », assure Sébastien Fath.

Sa relation au politique, symbole de la « religion civile »

Billy Graham a l’oreille de tous les présidents américains, de Truman à Obama. Il devient un « partenaire religieux du pouvoir politique », explique Sébastien Fath. Souvent instrumentalisé par les politiques, l’aumônier de la Maison Blanche en profite pour essaimer la « religion civile » au cœur du pouvoir. Inscrit sur les listes électorales comme Démocrate, il est cependant notoirement proche des Républicains, en particulier de Richard Nixon.

Graham noue avec Nixon une amitié complexe qui le conduit à soutenir le Républicain pendant ses campagnes présidentielles, contre le catholique Kennedy, puis de manière quasi aveugle une fois Nixon en poste. Le pasteur chrétien promeut la guerre au Vietnam. En 1972, lors d’un petit-déjeuner, ils échangent des propos antisémites, qui ne seront révélés que trente ans plus tard. Cette amitié se prolonge jusqu’au cœur du Watergate.

La trahison et la chute de Nixon le bouleversent. « Dans son enthousiasme, dont la plus grande qualité était de voir le meilleur chez les autres, il a cru voir chez Nixon une bonté et une morale qui finalement n’y étaient pas », écrit Newsweek.

Sa vision manichéenne du monde, qui dessine la première partie de son ministère, s’estompe. Ses voyages dans le tiers-monde et ses passages à l’Est génèrent chez l’évangéliste tempérance et distanciation avec le politique. Pour Christian Willi, directeur du magazine évangélique suisse Christianisme aujourd’hui, « Billy Graham n’a eu aucune influence politique » sur les présidents. En revanche, « son influence spirituelle fut la force du personnage. Elle s’incarne dans la main tendue aux présidents pour leur rappeler que la prière est un grand secours pour une personne soumise à une telle pression ».

Un homme de son temps

Billy Graham conduit trois campagnes en France (1955, 1963, 1986). Mais la fille aînée de l’Eglise est rétive aux discours du protestant et ce suppôt du grand capital reçoit un accueil hostile de la part de l’intelligentsia et de la presse françaises, sensibles aux sirènes de l’athéisme marxiste. L’Europe de l’Ouest n’a pas vraiment fait recette. Pourtant, entre le 20 et le 27 septembre 1986, 100 000 personnes se sont déplacées au palais omnisports de Paris-Bercy, à la stupéfaction des observateurs.

Autre ingrédient qui participe de la longévité de l’homme, sa grande faculté d’adaptation. Aux changements technologiques (journaux, radio, télé, web) comme à l’évolution des mœurs. A partir des années 1970, il s’ouvre aux enjeux sociaux, comme la place de la femme, les ravages du sida, le souci des inégalités, le désarmement, etc. « Cette inégalité [aux Etats-Unis et dans le monde] va devoir changer d’une manière ou d’une autre », dit-il en 1985. « Vous ne pouvez pas voir les uns conduire des Cadillac et d’autres des chars à bœufs et espérer avoir la paix dans une communauté. Il y a un besoin criant de davantage de justice sociale » L’heure tourne aux regrets.

Un héritage diffus mais réel

Le 14 septembre 2001, dans les cendres d’une New York à genoux, c’est encore vers l’illustre révérend que l’on se tourne pour entendre des mots de consolation. Il demeure le personnage perpétuellement optimiste, qui croit en la destinée de l’Amérique porteuse d’une mission prophétique. « Ce jour – 11 septembre – pourra être remémoré comme un jour de victoire si le peuple américain se rapproche de Dieu ». Plus que jamais, l’Amérique est le fer de lance d’un monde libre qui ne se conçoit que sous le sceau de la Providence.

Billy Graham a été décoré des deux plus hautes distinctions de l’Etat, la médaille présidentielle de la Liberté et la médaille d’Or du Congrès, décernée à l’unanimité des parlementaires, fait unique dans l’histoire du pays.

Le chiffre de 215 millions est avancé par la BGEA quant au nombre de personnes physiques que le pasteur aurait évangélisées. Le nombre de conversions, en revanche, est controversé. La BGEA, qui a effectué un vrai travail de recensement, estime que 9,8 millions de personnes ont répondu à l’appel du pasteur (par lettres, témoignages, ou en s’avançant physiquement vers la tribune). Un chiffre à relativiser. « En termes statistiques, l’impact de Billy Graham sur les conversions est impossible à établir », tranche Sébastien Fath, qui abaisse à « quelques dizaines de milliers » les « conversions durables, inscrites ensuite dans les milieux croyants des Eglises locales ».

Comment alors mesurer l’héritage du ministère Graham ? Au fait que Bush Junior ait dit avoir arrêté de boire après l’avoir rencontré ? « Plus que le nombre des conversions obtenues, c’est l’impact institutionnel qui constitue probablement la partie la plus substantielle de l’héritage de Billy Graham », estime le chercheur. Le pasteur a grandement favorisé la mise en réseau des cellules évangéliques à l’international, surtout après la Déclaration de Lausanne de 1974, qu’il a initiée avec le théologien John Stott.

« La Déclaration de Lausanne est assurément son héritage le plus significatif, le plus universel », affirme le journaliste Christian Willi. Ce document référence pour les Eglises, missions et ONG évangéliques « réconcilie deux visions de l’évangélisation » : l’annonce de l’Evangile par la prédication et l’annonce par le service (diaconie). En d’autres termes, la parole se rapproche des actes. Cela s’est traduit, par exemple, par la multiplication des ONG chrétiennes évangéliques dans le domaine humanitaire.

Sur les relations avec l’Eglise romaine, Graham a aussi laissé une trace significative, juge Sébastien Fath : « lorsque l’on considère l’ampleur des tensions entre catholiques et protestants aux Etats-Unis en 1945, on peut considérer que l’impact de Billy Graham sur l’amélioration des relations oecuméniques fut, à certains égards, décisif ».

Quant à l’héritage filial, beaucoup dans le milieu pastoral protestant le considèrent comme manqué. Les activités à la BGEA sont reprises par Franklin Graham, bien moins doué que son géniteur. Son engagement politique est par contre bien plus marqué – il ne cache pas sa proximité avec Donald Trump, qu’il a soutenu durant sa campagne. « Son fils est problématique, c’est le maladroit de service », regrette amèrement Christian Willi. « Il mélange humanitaire, politique et prédication. Sa fille, Ann Graham Lotz, que j’ai rencontrée plusieurs fois, est, elle, absolument brillante. Elle a rapidement compris la puissance de l’engagement de son père. Son seul tort était d’être une femme. L’héritage n’est pas passé dans les bonnes mains ».

RFI

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