10212017Headline:

Les femmes ont mal très aux cuisses, et personne n’en parle/ ce qu’il faut savoir

femme cuisse

Les «cuisses de sirène» des femmes n’aiment pas la chaleur: elles sont alors baignées dans la sueur. Au programme: irritations et douleurs. Le problème, c’est aussi que la mode n’y met pas du sien, et ce que cela révèle de la vision du corps de la femme.

En été et encore plus en période de canicule, être une femme, c’est semble-t-il avoir beaucoup de chance: celle de pouvoir sentir la brise sur ses jambes en portant des robes, des (mini)jupes et des (mini)shorts, surtout quand on voit combien les hommes hésitent encore à oser le bermuda au travail. Sauf que ce choix vestimentaire, beaucoup ne l’ont pas vraiment.

Ce n’est pas seulement que ces femmes veulent éviter d’être victime de harcèlement de rue et d’entendre des «réponds petite salope j’sais que tu en as envie je l’ai vu dans ton regard de petite chienne en chaleur fallait pas porter une jupe si t’es pas intéressée ouais toi j’vais te baiser». Ni par gêne d’exposer leur cellulite ou leurs petits points rouges sur les mollets provoqués par l’épilation. Si ces femmes (et j’en fais partie) vont parfois jusqu’à opter pour un pantalon ou garder un collant alors qu’il fait très très chaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas un «thigh gap» mais les cuisses qui se touchent.

Rien à voir avec le fait de ne pas assumer ses rondeurs. La preuve, sur Instagram, Twitter et Facebook, fin août, certaines se sont mises à exposer fièrement leurs «mermaid thighs», littéralement «cuisses de sirène», incarnant ainsi la diversité morphologique des jambes féminines. Le problème est «mécanique», explique la dermatologue Nina Roos, auteure de l’ouvrage Une peau en pleine forme (Solar, 2016). Debout, pieds serrés, c’est du peau à peau du pubis aux genoux. Jambes écartées de la largeur des hanches, la racine de chaque cuisse fait du touche-touche avec l’autre. Idem quand on marche (ce qui explique probablement les trous répétés dans les pantalons à cet endroit précis).

Si «le frottement peau contre peau est naturel et rarement gênant», avec les fortes chaleurs, la transpiration, qui contient du sel, va y mettre du sien et provoque un «effet d’abrasion saline». L’«érosion cutanée, limitée à la zone de frottement», est douloureuse: ça pique, ça brûle… On se déplace avec la cuisante impression que de l’acide vient corroder la peau à chaque pas et frottement. À cela, on peut aussi ajouter les champignons qui se trouvent naturellement sur la peau et que la sueur, qui joue le rôle de bouillon de culture, fait se multiplier. Résultat: des rougeurs et une irritation telle qu’apparaissent parfois des fissures. Et, «tant que ça macère dans la transpiration, les plaies ne vont pas bien se fermer».

«Pansement invisible»

 Objectif: arrêter la transpiration, donc, et aussi les frottements. Or, les conseils à ce sujet ne sont pas des plus faciles à trouver. Ce phénomène n’est pas «abordé très fréquemment au vu du nombre de personnes qu’il peut toucher», souligne la sociologue Solenn Carof: on associe les «mermaid thighs»aux personnes fortes alors que «des femmes qui ne sont pas médicalement en surpoids ou obèses peuvent avoir des cuisses qui se touchent» –question de morphotype. Mais, dans la presse (qui plus est généraliste), on ne trouve quasi rien sur le sujet. C’est sur des forums, des blogs (ici, ici, là et là ou encore là) ou des groupes Facebook privés commeCURVYSSIME astuces et discussions entre filles rondes ou Plus size mode grande taille: aliexpress, ebay et autres bons plans que la question est majoritairement traitée, sous la forme de partage d’expériences et d’astuces.

Demande de conseils sur le groupe Facebook CURVYSSIME

La transpiration provoque un «effet d’abrasion saline» | Nacho via Flickr CC License by

On y découvre que les femmes touchées par le phénomène sont «adeptes des méthodes de bricolage», remarque la docteure Nina Roos, et que toutes ces stratégies ne sont pas sans inconvénients voire effets secondaires. Certaines vont s’éponger (attention à ne pas frotter) avec un mouchoir dans la journée, en glisser un qui déborde de la culotte pour absorber la sueur (et empêcher les cuisses de se toucher directement) ou encore se rafraîchir avec un petit ventilateur portable.

Quid de l’antitranspirant, pour empêcher de suer des cuisses? Mauvaise idée, indique la dermatologue: la plupart des déodorants, pour enrayer la transpiration, contiennent des sels d’aluminium, lesquels sont extrêmement irritants pour la peau. Mieux vaut obéir à la consigne rédigée sur le flacon, surtout quand les rougeurs sont déjà présentes: «Ne pas appliquer sur la peau irritée ou endommagée». Du talc alors? Pas beaucoup mieux: «Ça ne se fait plus trop. Ça peut absorber la transpiration mais aussi accentuer le phénomène de macération en créant un macérat dans la sueur.»

Son conseil de médecin pour soulager et soigner ces irritations des cuisses de sirène favorisées par la transpiration: appliquer un gel cicatrisant transparent, sorte de«pansement invisible» qui formera «une petite pellicule protectrice, favorisant le glissement de la peau et asséchant la plaie». L’avantage, c’est que ce type de crème permet aussi d’éviter l’apparition des irritations.

Partage d’expérience sur le groupe Facebook CURVYSSIME

Il faut favoriser le confort et la respiration de la peau, privilégier des matières douces au contact de la peau, des sous-vêtements en coton

Nina Roos, dermatologue

Et si mycose il y a en sus, une crème anti-champignons devrait dégager les microscopiques trouble-fête estivale.

Bricolage dans la garde-robe

Le bricolage n’a pas lieu que dans l’armoire à pharmacie: il se déroule aussi dans la garde-robe. D’abord, parce que toutes les femmes ne sont pas fans de la crème. «Je déteste cette crème, pour moi elle ne fonctionne pas et elle est grasse, ça reste sur les mains… Puis quand y en a plus assez au milieu de la journée bah…», résumait en mai 2016 sur CURVYSSIME une femme concernée. Et parce qu’arrêter de porter des jupes ou des robes et se reporter sur le short ne suffit pas forcément. «Il faut en trouver un qui ne remonte pas quand on marche», écrivait Letizia sur Le Blog de Letilor le 28 août, en plein épisode de canicule.

Or, la mode est de plus en plus au minishort. Le bermuda, lui, n’est pas facile à trouver dans les rayons femme. Et il faut avouer que «c’est une tenue sport», note Christine Bard, historienne et auteure de Ce que soulève la jupe –Identités, transgressions, résistances (éd. Autrement, 2010) et Une histoire politique du pantalon (Éd. du Seuil, 2010). Un legging court sous la jupe (car, même s’il augmente la sensation de chaleur, on pourrait se dire qu’il le fait déjà moins qu’un pantalon) est-il la solution? Pas selon la docteure Roos:

«C’est une matière synthétique, donc un facteur de transpiration et de macération supplémentaire. Mieux vaut ne pas serrer la racine de cuisse. Il faut favoriser le confort et la respiration de la peau, privilégier des matières douces à son contact, des sous-vêtements en coton.»

Reste alors les bandelettes adhésives, des jarretières qui n’ont d’autre objectif que d’éviter les frottements et qu’il faut placer sur la cuisse à l’endroit où se produit le frottement. C’est la version dans le commerce de «la solution Mac Gyver» proposée par Letizia sur son blog, qui consiste à couper un collant pour le transformer en short et à y ajouter une bande adhésive. Ces «bandeaux de cuisse» s’achètent sur internet, principalement sur des sites anglo-saxons (on commence à en trouver en France mais sans la mention «anti-frottements», alors qu’en anglais les termes «anti chafing» sont bien mis en évidence).

En juillet 2015, une membre du groupe Facebook CURVYSSIME écrivait avoir «découvert par hasard [cette] lingerie pour éviter le frottement des cuisses en short, en robe […] via des blogs de modeuses rondes US et UK». Pas étonnant, estime Solenn Carof:

«Les blogueuses grande taille, pour trouver des vêtements sexys et à la mode s’habillent en Angleterre. Les gens y sont plus libres en matière de normes sociales de porter ce qu’ils veulent dans l’espace public: on y voit davantage de femmes catégorisées comme obèses en minijupe ou short, ce qui ne les empêche pas d’être stigmatisées, mais la tolérance au niveau de l’habillement est plus forte qu’en France, où l’on valorise plus le style, l’élégance et moins l’expression individuelle par le vêtement. C’est une question de philosophie politique, pas spécifique aux rondeurs, que l’on retrouve aussi sur la question du vêtement religieux. Cacher son corps est assez français.»

D’abord conçues pour les sportifs (guère plus évoquées,les inflammations de l’entrecuisse des coureurs dues à un entraînement répété n’en sont pas moins plus reconnues), ces bandelettes sont désormais destinées à toutes les femmes –et pas seulement aux «plus sized»– et se déclinent en version plus sexy, avec de la dentelle.

«C’est vraiment ce que je cherchais, confortable, protection absolue des cuisses (avec la crème et toutes les astuces genre talc, etc., ça aide mais ça finit par chauffer quand même, faut réappliquer dans la journée, c’est chiant), il n’y a pas la lourdeur, épaisseur, chaleur du short [porté sous la jupe]», écrivait, après réception de la lingerie, la membre de CURVYSSIME qui l’avait découverte «par hasard».

Mais la dermatologue a un avis plus mitigé sur ce produit: «Ces bandelettes peuvent éviter la friction, mais elles sont également source de transpiration, et certainement d’allergies de contact. Je ne les recommande donc pas, ou alors en usage très ponctuel.»

Pas d’émancipation miracle

Bandelettes ou crème «miracle», ce que l’on peut retenir, c’est que les femmes qui ont les cuisses qui se touchent doivent payer, en achetant un vêtement ou un produit de beauté supplémentaire. Alors qu’un boxer pour femme suffisamment long permettrait d’éviter les frottements en cas de fortes chaleur et sudation et de cuisses de sirène (si tant est qu’il ne roule pas vers l’entrejambe à cause de la marche). C’est ce que conseille aussi la docteure Roos:

«Il peut être plus confortable de porter un boxer, puisqu’il est sans aucune couture à l’aine et dans une matière qui supporte des variations de volume dans la journée (on a tous les jambes qui gonflent, surtout quand il fait chaud), quitte à acheter pour l’été des boxers une taille au-dessus.»

Sauf que cette version moderne des pantalons que les femmes portaient aux XIXe et XXesiècles, «ce vêtement de dessous en coton, allant jusqu’aux genoux», comme le décrit Christine Bard, est aujourd’hui réservée à ces Messieurs. Googlez «boxer pour femme» et vous verrez que la majorité de ces sous-vêtements couvrent les hanches mais pas les cuisses. C’est la preuve, estime l’historienne, que «la progression n’est pas linéaire»: «À chaque étape de l’émancipation des femmes, on retrouve des désavantages cachés, des ruses de la domination masculine.»

Car ces pantalons comme dessous «n’ont pas été abandonnés avec regret», leur extinction a même été ressentie comme «un enjeu de la libération des femmes, une simplification des sous-vêtements féminins» (fini les culottes ouvertes, fermées, les pantalons, le jupon…). Tout comme l’apparition des minishorts a permis un confort en matière de pudeur par rapport à la minijupe (pas d’entrejambe dévoilée dès que l’on s’assoit).

À chaque étape de l’émancipation des femmes, on retrouve des désavantages cachés, des ruses de la domination masculine

Christine Bard, historienne

«La question de la quasi-absence du bermuda [comme celle du boxer] pour femme permet de prendre acte du fait qu’il n’existe pas d’égalité» entre hommes et femmes, ici vestimentaire, souligne la philosophe Geneviève Fraisse, auteure de La Sexuation du monde –Réflexions sur l’émancipation (Presses de Sciences Po, 2016). C’est en cela que les irritations entre les cuisses posent aussi la question de l’appartenance du corps des femmes: bien sûr, les femmes ont la liberté de se vêtir comme elles le souhaitent mais«elles restent un objet de propriété dans l organisation sociale», ajoute-t-elle. Qui a décidé de leur préférer le minishort, la culotte et le string plutôt que le bermuda ou le boxer?

«Aujourd’hui, la norme, c’est le string, des dessous hyper sexualisés. On ne s’intéresse pas à la praticité ni même à l’aspect hygiénique» des sous-vêtements, abonde Christine Bard. Ce qui remet sur le tapis la souffrance des femmes. «Ça me rappelle cette terrible phrase entendue dans mon enfance, il faut souffrir pour être belle, glisse Geneviève Fraisse. On inclut ici la question de la souffrance des femmes dans leur existence même, la souffrance est un mécanisme de la société. Les femmes doivent obéir à un canon autre que leur propre liberté.»

Ainsi, «derrière ces évolutions vestimentaires présentées comme libératrices [mais avec des défauts], on aperçoit un modèle de corps féminin. On pourrait imaginer une pluralité des modèles féminins qui correspondrait à la pluralité des morphologies, analyse Christine Bard, mais, depuis le début des années 1920, on est face à un modèle unique, le seul à être esthétisé, celui des corps de femmes minces et juvéniles».

Pour la sociologue Solenn Carof, «c’est plus une question d’indifférence que de culpabilisation volontaire de la part des marques d’habillement. La mode, parce qu’elle est faite pour les femmes très très minces, nie la réalité et les problèmes des gens». Elle évoque toutefois un «frein psychologique des marques», qui pourraient s’emparer de cette suffocante question de l’entrecuisse féminine en proposant par exemple de vrais shorts plutôt que des bouts de tissus qui n’englobent que les fesses (et parfois en laissent à loisir déborder un bout) ou des boxers mais, parce que la question est associée à la grosseur et donc à des stéréotypes négatifs, ne le font pas –ou alors à reculons. Devoir faire en fonction des vêtements disponibles plutôt que ce soient les vêtements qui s’adaptent à notre morphologie, se sentir avoir un corps considéré comme hors-normes, jugé trop gros, c’est ça qui fait que l’été, quand les températures augmentent et quand on est une femme, l’irritation est toujours là. Et ce même si l’on porte des bandelettes ou un boxer sous une jupe.

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