05262022Headline:

Guerre en Ukraine : « L’actualité sanglante nous rappelle que la paix n’est pas l’état naturel des choses »

L’invasion russe de l’Ukraine rappelle que la guerre en Europe ne se conjugue pas seulement au passé. Un choc pour les générations nées après la chute du Mur, note l’écrivain, dans une tribune au « Monde ».Publié aujourd’hui à 01h15, mis à jour à 07h32 Temps de Lecture 5 min.
Il y a des symboles que l’on ne peut ignorer. Trois jours avant l’invasion de l’Ukraine par l’armée poutinienne s’éteignait mon grand-père, à 99 ans. Matricule 39986 du camp de Flossenbürg, il répéta toute sa vie qu’il avait été déporté comme résistant, non « seulement » comme juif. Il avait choisi de se battre pour un idéal ; contre une idéologie infernale.

Dans mon premier roman, La Synthèse du camphre (Gallimard, 2010), écrit à l’âge de sa déportation, il m’avait semblé évident de raconter sa guerre, et surtout comment il avait retrouvé par miracle, au début des années 2000, le GI qui l’avait pris dans ses bras un matin d’avril 1945. Dans le dernier chapitre, je citais le discours de Claude Simon recevant son Nobel : « Je suis maintenant un vieil homme, et, comme beaucoup d’habitants de notre vieille Europe, la première partie de ma vie a été assez mouvementée. J’ai été témoin d’une révolution, j’ai fait la guerre dans des conditions particulièrement meurtrières (…), j’ai été fait prisonnier, j’ai connu la faim, le travail physique jusqu’à l’épuisement, je me suis évadé, j’ai été gravement malade, plusieurs fois au bord de la mort, (…) et cependant, je n’ai jamais encore, à 72 ans, découvert aucun sens à tout cela, si ce n’est, comme l’a dit, je crois, [Roland] Barthes après Shakespeare, que “si le monde signifie quelque chose, c’est qu’il ne signifie rien” – sauf qu’il est. »

Il n’empêche : le monde ne signifiait peut-être rien, mais en écrivant le dernier mot de mon livre, j’étais convaincu que ma génération – européenne – serait la première à ne plus envisager la guerre comme un péril authentique.

Parce que la seconde guerre mondiale n’avait été que l’occurrence ultime d’une série de conflits fatalement répétitifs. Jusque-là, il ne s’était pas passé six mois sans que deux pays de notre continent entendent s’envahir ou s’exterminer. Au-delà du conflit franco-allemand de 1870 ou de la boucherie de la Grande Guerre, pensons à la guerre de Trente Ans, démarrée en 1618, qui lamina l’Europe, à la guerre anglo-espagnole de 1727, aux trois guerres de Silésie, à la guerre de Sept Ans (qui opposa dès 1756 la France et l’Autriche à la Grande-Bretagne et à la Prusse), à la guerre suédo-norvégienne de 1814, à la guerre austro-prussienne de 1866, à la guerre polono-lituanienne de 1920… Sans parler des guerres dites « de Coalitions », dont Napoléon fit son miel puis les frais, qui installèrent l’idée d’une conscription massive, et de conflits plus technologiques où l’artillerie deviendrait reine.

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