02052023Headline:

Pelé et Maradona : frères ennemis pour l’éternité

Entre le Brésilien Pelé et l’Argentin Maradona, c’est toute la légende du football qui s’écrit. Les deux mythiques numéros 10 ont entretenu toute leur vie une relation conflictuelle, avec en toile de fond un débat sans fin sur le plus grand footballeur de tous les temps.

Deux joueurs latinoaméricains aux origines modestes, deux dribbleurs de génie, deux buteurs extraordinaires, deux numéros 10 de légende et deux belles gueules du football… À première vue, Pelé et Maradona ont davantage de points communs que de motifs de divisions. Mais entre un clash des ego et une lutte pour la place de numéro un de l’histoire du football, le Brésilien et l’Argentin n’ont eu de cesse de s’invectiver, avant une réconciliation tardive.

“J’ai perdu un grand ami (…). Un jour, j’espère que nous pourrons jouer au ballon ensemble au ciel”, rendait hommage à Maradona le “roi” Pelé le 25 novembre 2020, après la mort de l’Argentin. Le monument brésilien va pouvoir désormais mettre à exécution son projet de onze de légende au paradis. En plus de son meilleur rival, il devrait même pouvoir recruter le Néerlandais Johan Cruyff, son ancien coéquipier Garrincha ou le gardien anglais Gordon Banks, qui lui avait sorti “l’arrêt du siècle”.

“Tu dois toujours penser que tu n’es pas meilleur”
Les deux frères ennemis ne se sont jamais croisés sur un terrain de football. Et pour cause : quand Diego commence sa carrière le 20 octobre 1976 avec les Argentinos Juniors, Pelé est déjà en préretraite au Cosmos de New York. Il raccroche définitivement les crampions le 1er octobre de l’année suivante.

Leur rencontre a lieu en avril 1979, à l’initiative d’un magazine argentin. Le “roi” reçoit le jeune prodige à Rio, lui signe des autographes, cajole son cadet et lui donne quelques conseils, parmi lesquels “Entretiens ton corps, c’est fondamental” ou encore “Ne fais jamais attention quand on te dit que tu es le meilleur. Tu dois toujours penser que tu n’es pas meilleur.” Pelé dit voir en lui un successeur – mais le Brésilien le dira aussi plus tard à d’autres interlocuteurs, comme le révélera dans un entretien à L’Équipe un Platini lui-même affublé du compliment.

“Connaître Pelé a été la Coupe du monde que je n’ai pas gagnée”, déclare Maradona après la rencontre, comme consolé d’avoir manqué le premier sacre mondial de l’Argentine à domicile en 1978. Cependant, l’idylle ne dure qu’un temps. “El Pibe de Oro” brille de mille feux et emmène son pays vers un deuxième sacre lors du Mondial-1986. Le tout dans un style flamboyant symbolisé par un quart de finale contre l’Angleterre où Maradona réalise un chef-d’œuvre, son but de la main – surnommé “la main de Dieu” – et “le but du siècle”, une chevauchée à travers tout le terrain et la défense anglaise. Une épopée romanesque, avec en toile de fond le retour de la démocratie en Argentine.

La presse sportive commence à les comparer, les opposer. Et le “roi” s’irrite de la place grandissante que prend celui qu’il aurait voulu voir rester son vassal. Le persiflage commence : “Il n’a qu’un pied gauche”, “son unique but important a été fait avec la main”… Ambiance.

Maradona le romantique contre Pelé le consensuel ?
Certes, son cadet ne remportera qu’un seul titre de champion du monde alors que le “roi” reste le seul homme à en avoir remporté trois. En 1990, il perd la finale et fond en larmes dans son pays d’adoption, l’Italie. En 1994, l’histoire tourne au fait-divers : contrôlé positif à l’éphédrine, il est exclu de la Coupe du monde.

Voilà sans doute la différence première entre Maradona et Pelé. Le Brésilien a toujours présenté une image lisse et a évolué dans deux clubs seulement, Santos (1956-74) et le Cosmos de New York (1975-77). Avec ses six expériences de club, Maradona affiche une réputation sulfureuse nourrie de déclarations choc, de gestes polémiques sur le terrain – de son carton rouge au Mondial-1982 à sa “main de Dieu” quatre ans plus tard –, de démêlés extrasportifs, entre cocaïne et dopage.

Pelé, ministre brésilien des Sports entre 1995 et 1998, est proche des institutions, et a versé des larmes d’émotion lorsque la Fifa lui a remis un Ballon d’Or d’honneur en 2014. Maradona, aux amitiés controversées avec les dirigeants de Cuba ou du Venezuela, a, au contraire, longtemps été en conflit avec la Fifa après sa suspension en plein Mondial-1994.

Beethoven contre Ron Wood, Keith Richards et Bono réunis
Maradona n’a jamais rechigné à répondre à son aîné pour le faire descendre de son trône. “Si je ne m’étais pas drogué, on ne parlerait même pas de Pelé”, a ainsi osé “El Diez”. Il s’est aussi moqué de son âge, jugeant que la place de son rival était “au musée”. Quand Pelé se compare à Beethoven et à Michel-Ange, il surenchérit : “Beethoven ! Jamais on n’a entendu du Beethoven sur un terrain. La vérité, c’est qu’ils ont changé son flacon (de médicaments). Dans ce cas-là, moi je suis Ron Wood, Keith Richards et Bono réunis. Parce que j’incarnais la passion du football.”

Les attaques se font aussi personnelles. Pelé parle d'”un grand joueur, mais [qui] n’est pas un exemple” pour la jeunesse, suggérant même que ses titres lui soient retirés pour dopage. “El Pibe de Oro” répond aussi en dessous de la ceinture : “Il devrait d’abord regarder chez lui, parce que dans sa famille, il y a aussi des histoires très louches.” Une référence au fils de Pelé, envoyé en prison pour avoir participé à un trafic de cocaïne.

En 2000, la dispute atteint son acmé. La Fifa organise l’élection du joueur du siècle, avec les deux rivaux en finale. À l’image du monde du football, le résultat est partagé : le “roi” remporte le vote des experts tandis que l’Argentin a la faveur du public. Ce dernier claque la porte, refusant de partager le podium avec son rival.

Une réconciliation en deux temps
Un événement qui résume la caricature politique souvent faite de Maradona et Pelé. Le premier serait le footballeur populaire de gauche, révolutionnaire et admirateur du “Che”. L’autre, le symbole d’un football de droite, consensuel et proche des puissants.

Certes, Pelé a été érigé en figure de proue de la propagande de la dictature brésilienne à la fin des années 1960 puis, dans ses dernières années, a volontiers dédicacé un maillot de Santos à Jair Bolsonaro, président brésilien d’extrême droite aux sorties régulièrement racistes. Mais c’est vite oublier que le “roi” s’affichait tout autant avec Lula ou Dilma Rousseff durant le Mondial brésilien. Un apolitisme de bon teint.

Du côté de l’Argentin, il y avait bien une admiration pour Fidel Castro et Hugo Chavez mais en faire un exemple d’engagement politique serait faire l’impasse sur les dérives des régimes castriste et chaviste. Et “El Pibe de Oro” n’a jamais été le dernier à rechercher le soutien de ceux qui ont de l’argent, comme en témoignent ses liens troubles avec la mafia napolitaine lors de son passage en Italie puis avec la mafia mexicaine lors de son expérience d’entraîneur chez les Dorados de Sinaloa. Au final, ce rapport trouble aux puissants unit plus qu’il ne divise les deux hommes.

Il aurait été malheureux que les deux légendes se fassent la tête toute leur vie. En 2005, Diego Maradona fait finalement un premier pas. Il invite Pelé dans “La Noche del 10”, son émission de télévision. Les deux hommes s’embrassent, discutent foot, échangent des maillots et se lancent dans un surréaliste jeu de passes de la tête. Vingt-sept pour les deux retraités !

Si, plus tard, les chamailleries reprennent par médias et supporters interposés, les deux numéros 10 semblent désormais bien réconciliés. Ils apparaissent complices lors d’un gala à Paris en juin 2016 puis Maradona vole un baiser sur le front du “Rei” en 2017. Quand Pelé est hospitalisé dans la Ville-Lumière, l’Argentin lui témoigne son affection en publiant un cliché. “Qu’est-ce que nous étions jeunes…”, commente-t-il alors. Le temps vole pour les deux légendes, désormais au panthéon du football.

 

Comments

comments

What Next?

Recent Articles