09282020Headline:

Voici pourquoi aucun sportif n’a de sponsor porno

pornhu

Etudes rigolotes, coups sur Twitter… Même populaires, les sites porno doivent ruser pour faire parler d’eux, plus que les marques d’alcool ou de jeu en ligne. Pornhub sur le maillot du PSG, c’est pas pour tout de suite.

Il n’y a quasiment aucune chance pour que, dans l’année à venir, vous alliez faire du tourisme en Azerbaïdjan ou que vous achetiez un ascenseur chinois. En revanche, il est très probable que vous lanciez une session privée sur votre navigateur pour visiter un site porno.

Pourtant, vous n’avez jamais vu YouPorn ou Marc Dorcel sur le maillot d’un club de foot français, à l’inverse de Azerbaïdjan Land of Fire ou Saneï.

La semaine dernière, des footeux universitaires du Kent, dans le sud-est de l’Angleterre, ont eu cette idée. En galère de sponsor et donc d’argent, ils ont, pour se marrer, publié sur Facebook un photomontage montrant leur maillot barré d’un bandeau Pornhub, le troisième site porno le plus visité du monde selon Alexa.

Blague ou appel à l’aide, la photo n’a pas échappé au supermarché du X, qui a fait parvenir des équipements avec le bandeau du site et proposé de l’argent aux Rutherford Raiders. Qui s’en sont évidemment vantés sur les réseaux sociaux.
La réaction de l’université du Kent a été sans appel :

« Le département de sport de l’université du Kent ne validerait jamais un sponsor de ce type, c’est tout à fait inapproprié. »

Le seul destin de ces maillots est d’être portés fièrement dans des matches entre potes et de susciter des blagues graveleuses.

Alcool et jeux d’argent, oui. Porno, non

Les interrogations des étudiants peuvent s’entendre. Un joueur à un site local :

« L’équipe de cricket de l’université est sponsorisée par Kingfisher [marque de bière, ndlr], qui est aussi un produit interdit aux mineurs. L’équipe de rugby s’est déjà entraînée avec le message suivant : “80 minutes, quinze positions, pas de protection, tu veux te frotter ?”

Les personnes du département des sports qui ont pris cette décision sont déconnectées de ce qui est acceptable socialement. […] Tous ceux à qui j’en ai parlé trouvent ça drôle, et rien d’autre. »

Pudibonds, les intellos de Canterbury ?

Après tout, les marques d’alcool (pas en France) ou de jeux d’argent s’affichent sans complexe sur les torses des sportifs. Et la consommation de porno est de plus en plus courante ou avouée.

Sauf qu’elle reste confinée au domaine privé, observe Fred Pailler, sociologue au Centre atlantique de philosophie (Caphi) à Nantes :

« Le porno n’implique plus honte et déshonneur comme au XXe siècle, mais il n’est pas toujours évident d’en revendiquer la consommation.

Les personnes, qui pensent aujourd’hui qu’il est peu judicieux de s’associer à un site porno, sont aux prises avec leurs propres représentations de la sexualité, et opposent le plus souvent l’usage de pornographie, prétendument solitaire et antisocial, et les pratiques sexuelles circonscrites au couple qui, seules, peuvent être racontées dans l’espace public. »

Les marques ne sont donc ni valorisées, ni valorisables, et ce n’est pas près de changer pour les mastodontes du porno sur le Web qui ont tous « X » ou « porn » dans leur nom et proposent du cul, rien que du cul.

« Cela peut nuire à l’image de marque »

Leurs rares tentatives d’approche ont d’ailleurs échoué. Les Houston Texans, une équipe de football américain, a-t-elle vraiment étudié la proposition d’une société de production porno ?

L’effet repoussoir de ces sites marche aussi dans l’autre sens : malgré un trafic astronomique, les marques se refusent à y faire leur pub. Une chaîne de livraison de repas à domicile a franchi le pas et s’en réjouit : selon Eat24, les tarifs sont dix fois moins cher qu’ailleurs et le taux de clic cinq fois plus élevé.

Pour Boris Helleu, responsable du master de management du sport à l’université de Caen, l’absence de lien entre sport et porno est paradoxale. Ce sont deux formes de culture globale, avec une large base d’amateurs, qui existent pour et par le Net.

« Ce serait contre-productif de faire ce genre de choses. N’importe quelle institution installée, pour protéger sa marque, aurait fait comme l’université de Kent. Je vois mal Jacquie et Michel sponsor de l’OM : ça ferait rire sur Twitter mais le club et l’annonceur n’y ont aucun intérêt.

Même si le sponsoring est bien fait et compris par certains, cela peut nuire à l’image de marque du club et faire fuir les partenaires déjà installés. Le grand public aurait vite fait le raccourci entre fan de foot et gros plein de bière qui mate des films de cul. »

Les mauvaises langues…

A la recherche du buzz sans baise

Le sponsoring de sport par le porno est donc réduit à des opérations ponctuelles, comme le partenariat entre un pilote du Dakar (moto n°69) et Marc Dorcel, « pas réellement du sponsoring dans la mesure où on a quasiment plus parlé du sponsorisé que de la marque », observe Boris Helleu.
Le principal souci des acteurs du porno, aujourd’hui, est justement de passer auprès du grand public comme autre chose qu’un support masturbatoire. Pour cela, ils trouvent tout un tas d’artifices pour faire parler d’eux.

Marc Dorcel ou Cam4 commandent des sondages abondamment repris pour faire savoir que tout le monde regarde du porno, même les femmes, et qu’un jeune sur quatre pratique l’éjaculation faciale. Pornhub produit des statistiques amusantes sur l’évolution du trafic en fonction des grands évènements mondiaux (-20% environ à Noël, -40% en Italie le jour de la finale de l’Euro 2012).

Marc Dorcel, encore lui, s’est offert un buzz facile en promettant l’accès gratuit au site si la France se qualifiait pour la Coupe du monde 2014, ce qui a fait exploser ses serveurs (double buzz), et YouPorn a proposé à Valérie Trierweiler, fraîche célibataire, de devenir son ambassadrice.

Le modèle : Playboy

Le modèle de ces marques, c’est un type qui passe sa vie entourée de pin-up : Hugh Hefner. Avec Playboy, il a associé une marque basée sur la sexualité à un univers qui n’y est pas strictement lié. Fred Pailler :

« Playboy, c’est un mode de vie, l’invention de la figure du célibataire des Trente glorieuses qui peut consommer des femmes, rester en pyjama et travailler dans son canapé. Le magazine montrait la modernité architecturale et technologique et au milieu de tout ça, des femmes plus ou moins dénudées.

De ce mélange est né une marque qui réunit ados et quinquagénaires, qui peuvent porter un T-shirt playboy ou un petit lapin dans la voiture sans probablement avoir jamais ouvert le magazine. Il y a une dimension iconique : sur le lapin, il n’y a pas écrit “porn” ni “sex”. »
YouPorn et la frilosité du e-sport

Pour ne pas choquer le grand public, les sites se sont tournés vers un univers qui les comprend mieux : celui qui mate des parties de jeu vidéo.

Mais le fric se déversant sur les compétitions de e-sport comme sur le sport pro il y a vingt ans, les organisateurs sont aussi frileux que le doyen de l’université du Kent.

Brazzers, qui possède une trentaine de sites porno, a voulu sponsoriser des joueurs de jeux vidéo de combat, voire des tournois, mais trop de parties prenantes y étaient opposées.

Les vélléités de YouPorn dans le secteur, annoncées sur Twitter fin juillet, peinent à se concrétiser. L’entreprise, partie à la pêche aux équipes de « League of Legends » et « Dota 2 », jeux de stratégie très populaires, dit avoir eu de nombreuses demandes de sponsoring mais n’a toujours pas annoncé de partenariat trois mois plus tard. Tous les pré-accords sont tombés à l’eau.

« Cliché du geek boutonneux frustré »

Le site vient de dévoiler un projet de maillot sur lequel son logo apparaît de manière beaucoup plus discrète que prévu, sans le mot « porn ». Dans la controverse actuelle du « Gamergate », qui pose la question du respect des femmes dans le jeu vidéo, YouPorn arrive au mauvais moment, explique Boris Helleu :

« Alors que le secteur du e-sport est en plein développement, retomber dans le cliché – faux, qui plus est – du geek boutonneux frustré, c’est tendre le bâton pour se faire battre. »

Je vous aurais bien dit que tendre le bâton est un peu la spécialité de YouPorn, mais je n’ai pas résisté aux jeux de mots foireux tout le long du papier pour craquer sur la chute.

RUE89

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