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L’audiovisuel ivoirien attend beaucoup de la nouvelle chaîne A+

chaine a

La nouvelle chaîne satellitaire de Canal+ mise sur les séries africaines. Une bonne nouvelle pour les producteurs d’Abidjan, qui manquent de financements comme de canaux de diffusion.

Fin décembre à Abidjan. Au fond de la cour de sa maison, Yolande Bogui a disposé des chaises en plastique pour accueillir comédiens et techniciens. À l’autre bout, la productrice de la série L’Histoire d’une vie a fait reconstituer, sur 20 m2, l’intérieur d’un poste de police. Le décor est minimaliste. Derrière un comptoir, une inscription “Commissariat” et un drapeau ivoirien peints à la hâte permettent de situer la scène, tandis que sur la gauche du cadre deux hommes, torses nus derrière une grille, jouent les détenus pour la circonstance.

Comme Nollywood, sa grande soeur nigériane, l’industrie audiovisuelle abidjanaise – surnommée Babiwood – ne possède pas de grands studios. La débrouille règne en maître. Pour réduire les coûts, Yolande Bogui a donc pris l’habitude de tourner chez elle, dans le quartier d’Angré (commune de Cocody). Fin janvier, elle doit livrer l’ensemble de la deuxième saison de sa série à A+, la nouvelle chaîne satellitaire panafricaine du groupe français Canal+. Son directeur général, Damiano Malchiodi, est indulgent : “La perfection des décors n’est pas la première préoccupation des téléspectateurs, même si nous poussons les producteurs à évoluer sur ce plan, comme sur ceux de la prise de son et de la réalisation. Ce que veulent voir les gens, ce sont des personnages auxquels ils peuvent s’identifier.”

 

Freins

La diffusion des 26 épisodes de vingt-six minutes – tournés en trois mois par le réalisateur Alex Quassy – doit commencer en juin. Entre-temps, Yolande Bogui pourra se consacrer à la promotion de sa série. Pour elle, ce sera la fin d’une longue attente, plus de quatre ans après la réalisation des premiers épisodes de L’Histoire d’une vie. Un laps de temps loin d’être exceptionnel au vu de la difficulté de trouver des fonds. “Il y a très peu de solutions de financement, en dépit de l’existence d’un fonds pour le cinéma géré par l’État, poursuit Damiano Malchiodi. Les producteurs passent donc leur temps à chercher de l’argent au lieu de se consacrer à la création.”

L’arrivée du groupe français a provoqué des inquiétudes au sein de la RTI.

Parmi les freins au développement du secteur, l’absence de libéralisation du paysage audio­visuel ivoirien. Actuellement, seules les chaînes publiques, la RTI et la RTI 2, sont diffusées par voie hertzienne dans le pays. Et ce n’est que très récemment, sous l’impulsion de leur nouveau directeur général, Ahmadou Bakayoko, qu’elles ont considérablement augmenté leurs budgets pour l’achat de programmes. Auparavant, elles proposaient de les diffuser gratuitement en échange d’espaces réservés aux sponsors.

Pour rentabiliser leur investissement, beaucoup de producteurs doivent donc vendre leurs programmes à d’autres chaînes africaines et pratiquer le placement de produits. “Sans un coup de pouce de la présidence ivoirienne, même Ma famille aurait fait faillite”, assure Yolande Bogui, ancienne directrice commerciale de cette série pourtant culte. Résultat : “Seuls une dizaine de réalisateurs ont la possibilité de mettre en scène des programmes de fiction à Abidjan”, estime Alex Quassy, qui a lui aussi été révélé par Ma famille.

Fidéliser

En créant A+, Canal+ fait souffler un vent nouveau sur le paysage audiovisuel ivoirien. Outre la production de programmes de téléréalité, la chaîne a fait le pari d’accompagner plusieurs créateurs de fictions. “Nous donnons la priorité aux séries, car cela nous permet de fidéliser le public avec des personnages récurrents”, explique le directeur d’A+. Repérée grâce à la diffusion de la première saison sur TV5 Monde, L’Histoire d’une vie fait partie des dix premiers projets retenus, aux côtés de fictions d’autres producteurs ouest-africains comme la Franco-Ivoirienne Alexandra Amon et le Sénégalais Abdou Lahad Wone. Le contact a d’abord été établi pendant le Festival de Cannes, en 2013, mais les discussions ont véritablement avancé en février 2014 lors de la Nuit des séries, organisée à Ouagadougou par l’ambassade de France.

“L’accord trouvé avec Canal+, qui a financé 30 % du budget [soit environ 21 000 euros], m’a donné une crédibilité. Ensuite, j’ai pu décrocher une subvention du ministère de la Culture et convaincre le directeur général de l’assureur Serenity de s’associer au projet”, raconte Yolande Bogui. In fine, seuls 20 % environ ont été financés sur fonds propres. En outre, la structuration du tour de table a permis d’augmenter le budget, passé de 35 millions à 47 millions de F CFA (de 53 350 à 71 650 euros), et d’améliorer les conditions de travail des 140 personnes impliquées sur le projet. “Le tournage est passé de vingt-cinq à quatre-vingt-dix jours”, détaille la productrice.

Mais si elle suscite l’enthousiasme des producteurs, l’arrivée de Canal+ a aussi provoqué de réelles inquiétudes au sein de la télévision publique. “Nos relations sont maintenant tout à fait cordiales, assure Damiano Malchiodi en signe d’apaisement. Nous ne voulons pas les empêcher d’accéder aux programmes que nous cofinançons. Nous sommes d’ailleurs prêts à déroger à notre période d’exclusivité si la RTI souhaite diffuser plus rapidement une production ivoirienne.”

 

Script

Persuadé du potentiel des créations ouest-africaines et notamment ivoiriennes, le directeur d’A+ reconnaît néanmoins que le secteur doit être largement professionnalisé. “Nous sommes prêts à accompagner financièrement les producteurs pour retravailler le script ou tourner un épisode pilote, précise-t-il. Cela concerne une dizaine de projets que nous jugeons prometteurs.”

Yolande Bogui espère que Canal+ développera également son activité de distribution – encore exceptionnelle – pour les programmes que le groupe français coproduit. “Quand vous cédez vos droits, certains indélicats oublient de vous reverser l’argent qu’ils vous doivent”, déplore-t-elle. Du côté de Canal+, on préfère ne pas brûler les étapes. A+ a pour ambition de couvrir 20 % de son budget grâce à la publicité, et pour l’heure, malgré un démarrage réussi, les annonceurs font preuve d’un certain attentisme. Avant d’envisager une diversification, c’est sans doute dans ce domaine que la maison mère demandera à A+ de faire ses preuves.

jeune afrique

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