04172021Headline:

Deuil : 4 jours après sa mort, Vincent Toh Bi Irié ressuscite Hamed Bakayoko et Gon Coulibaly

La Côte d’Ivoire a perdu en moins d’un an deux premiers ministres. Le président ivoirien Alassane Ouattara, sanglé dans un ensemble costume sombre, coiffé d’un chapeau noir, a accueilli en milieu d’après-midi du 13 mars 2021 à l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, le cercueil recouvert du drapeau national orange-blanc-vert. Décédé le 10 mars dernier, le corps sans vie d’ Hamed Bakayoko a été rapatriée à Abidjan . Vincent Toh Bi Irié , ex préfet d’Abidjan, en hommage à la mémoire des illustres disparus, Vincent Toh Bi Irié remet en surface un inédit échange entre Hamed Bakayoko et Gon Coulibaly.

HAMED BAKAYOKO ET GON COULIBALY
« -Gon Coulibaly: Hamed, il paraît que le Président est fâché avec moi !
-Hamed Bakayoko : ah ! Il est fâché hein !
-Gon Coulibaly : ah bon ? Et tu penses qu’il est fâché à combien pour cent ? 20% ? 40%? 80% ou 100% ?
-Hamed Bakayoko : je crois qu’il est fâché à 60% .
-Gon Coulibaly : donc je suis foutu alors ! (en riant)
-Hamed Bakayoko : ah ! Tu es foutu hein grand frère (en riant)
Les deux éclatent de rire au téléphone.
-Gon Coulibaly : bon Hamed, je fais comment ?
-Hamed Bakayoko : attends je l’appelle. Je gère et toi tu l’appelles dans 10 minutes quand je finis de lui parler ».
De ce que j’ai cru comprendre, sur avis du Ministre d’Etat Gon Coulibaly, le Président avait dû prendre des options techniques sur un processus politique. Et sur le terrain, ça coinçait un peu.
Les deux derniers Premiers Ministres avaient une relation de complicité au travail. Lui, l’appelait Hamed en privé et l’autre l’appelait grand frère.
Je n’ai pas compris toute la polémique entretenue par la presse entre les deux hommes. Hamed avait un grand respect pour Gon Coulibaly.
J’écris ici mes témoignages sur Hamed Bakayoko pour rendre hommage à un homme célèbre, mais peu connu dans l’intimité de son travail administratif. J’écris ce que j’ai vu avec lui et ce que j’ai entendu.
De mauvaises sirènes essayaient d’opposer Gon Coulibaly et Hamed Bakayoko. Mais Hamed Bakayoko était très lucide : « Tohbi, de nous tous qui sommes proches du Président, Gon est le plus fort. C’est lui que le Président a choisi. Je le suis. Le gars est vraiment fort. Il connaît les dossiers par cœur, il bosse dur. Il n’a même pas de vie à lui et il a les réflexes du Président. Moi j’ai le temps d’apprendre …». Le temps …
Hamed n’allait jamais chez le Président directement sans s’être entretenu avec le Ministre d’Etat Gon Coulibaly d’abord : « Tire-moi une première copie du dossier. Je vais en discuter maintenant avec Gon d’abord avant de voir le Président demain ».
Je ne sais pas d’où vient leur complicité. Mais ils n’ont jamais été en opposition sur un dossier, selon ce que je voyais.
Quand les questions étaient très techniques, Hamed Bakayoko partait avec moi au bureau du Ministre d’Etat Gon Coulibaly, assis en bout de table : « Tohbi , vas-y ! Donne tes arguments techniques ». Je racle la gorge, je fais semblant de chercher mes arguments dans mes gros dossiers dont Hamed avait horreur.
Imaginez vous-mêmes ! J’ai les 04 yeux les plus dangereux de la République de Côte d’Ivoire qui me fusillent. Comment je peux être serein ?
Dès que je commence mon développement et que je retrouve ma sérénité, Le Ministre d’Etat Gon Coulibaly m’assaille de questions techniques et pointues. Je bafouille. Hamed vient à ma rescousse. Il reprend mes réponses. Il connaît son grand frère. Il sait exactement comment les réponses peuvent passer.
À la fin de la séance de torture, Gon , riant , dit : « Tohbi , tu ne pars pas avec Hamed. Reste ici avec Mocktar (son Directeur de Cabinet) et finissez ce dossier avant 19h. On va le présenter au Conseil demain. ».
Jusqu’à ce que je quitte le Cabinet d’Hamed Bakayoko, l’ambiance entre lui et Gon Coulibaly était ainsi.
Le 12 Mars 2020, la confirmation du Premier Ministre Amadou Gon Coulibaly comme candidat de son Parti à l’élection présidentielle doit se faire.
Je ne suis plus Directeur de Cabinet d’Hamed Bakayoko. Notre amitié distante se renforce. Il me consulte régulièrement.
Depuis le 05 Mars 2020 au soir ( discours du PR à Yamoussoukro), Hamed prépare son discours pour le 12 Mars (encore un calvaire pour moi). Il veut apporter sans réserve son soutien à Gon pendant cette réunion, en relatant le travail du Président et comment la meilleure continuité de ce travail ne peut se faire que par Gon.
Le 11 Mars, on engage les dernières corrections. Comme toujours, Hamed me met en garde : « Tohbi , tu n’es pas du Parti mais sois objectif. Mets tes grandes théories sur la démocratie de côté et mets toi dans mon esprit pour que je fasse un grand discours !». Toujours en train de me menacer, le grand frère !
Vers 21h, il m’appelle. Je suis dans un restaurant que lui-même adore. Mais si je lui dis que je suis au restaurant, je connais d’avance sa réponse : « Tohbiiiiiii !! Toi aussi, comment tu peux manger quand on a un grand travail à faire ? Tu deconnes un peu hein !! ».
Rappelez vous. Avec Hamed Bakayoko, il n’y a pas « demain », il n’y a pas « après » et il n’y a pas « tout à l’heure ». La seule réponse qui passe à son oreille, c’est « maintenant ».
Je sors donc du restaurant et on commence nos contradictions sur certains aspects. Quand sur une phrase , on ne s’entend pas du tout , il fait sortir son arme infaillible : Yolande, son épouse. « Chérie, tiens. Viens prendre le téléphone. Tohbi dit que cette phrase ne passe pas ». Yolande prend le téléphone. Elle essaie d’arrondir les angles : « Oui. Chéri. Il a raison. Cette expression sonnera mal. Mais Tohbi il faut laisser la dernière phrase en l’état, ça fait plus Hamed et ça va donner une tonalité particulière à la fin du discours». Puis elle lui repasse le téléphone : « alors vous vous êtes mis d’accord ? », demande Hamed. Est-ce que je suis fou pour dire non ? Je peux discuter avec Hamed, d’accord. Mais dire non à son épouse ?
On finalise le tout. Je ne vous dis pas combien de versions. Le 12 Mars , il est enthousiaste. Il part avec son discours à sa grande réunion politique, décisive pour l’histoire de la Côte d’Ivoire.
La plupart des témoignages privés et publics depuis son décès insistent sur la générosité d’Hamed Bakayoko. Mais c’était un homme d’Etat. Au-delà de la générosité, que retenons-nous de son action gouvernementale et du service rendu , non pas à des individus mais à la Nation?
Hamed Bakayoko intègre ses bureaux de Ministre en charge de l’Interieur et de la Sécurité en Avril 2011. Nous sortons de guerre. Le pays est déchiré et divisé. Il y a des dizaines de milliers de déplacés et de réfugiés. Les bâtiments administratifs, notamment Préfectures, Sous-Prefectures, Mairies sont pillés, la coordination de l’action gouvernementale locale est difficile. L’insécurité règne partout. Entre fin 2011 et Décembre 2016, la Côte d’Ivoire subit 37 attaques sur ses positions intérieures.
Hamed Bakayoko hérite donc d’un Ministère où tout est à refaire et qui doit très vite dérouler les instruments de stabilité sécuritaire pour que commence le développement d’un pays totalement à terre.
Hamed Bakayoko a la confiance du Président. Mais il a aussi besoin de l’appui administratif, Institutionnel et politique de plus hauts responsables politiques au premier rang desquels se trouve Gon Coulibaly, car le travail gouvernemental peut être complexe s’il y a de graves contradictions internes.
En plus d’avoir en Gon Coulibaly un grand frère, il a un allié sûr pour ces chantiers titanesques.
C’est donc avec le soutien de Gon Coulibaly, qui a une position d’Etat hautement stratégique, qu’Hamed Bakayoko parvient à ces résultats :
-Sécurisation du pays
-fin aux tracasseries sécuritaires
-réhabilitation des bâtiments des Préfectures, Sous-Prefectures et Mairies ainsi qu’équipement
-dotation de plus 400 véhicules aux autorités territoriales (par une action particulière du Président)
-réorganisation du système sécuritaire à Abidjan
-vaste programme d’équipement des forces de sécurité, nouvelles chartes d’éthique, lutte contre le racket, renouvellement des uniformes, recrutements massifs pour obtenir un ratio raisonnable nombre d’éléments de Police/ Nombre d’habitants
-institution de Pompiers civils dont plus de 1497 sont recrutés suivis plus tard par l’ouverture de casernes dans les 31 Régions. Une première en Côte d’Ivoire.
-Adoption de 04 Lois d’orientation qui reconfigurent l’administration territoriale en adéquation avec les enjeux du moment
-élaboration et adoption législative de la Chambre des Rois et Chefs Traditionnels (une promesse du Président) immédiatement mise en œuvre avec siège, budget et nominations. La Chambre elle à son tour, se met à la tâche et stabilise les conflits locaux, très nombreux en post-crise.
-adoption pour la première fois dans l’histoire de la Côte d’Ivoire de la Loi de Programmation des Forces de Sécurité Intérieure, qui planifie tous les équipements, bâtiments, recrutements, réformes sur 5 années. Des dizaines de nouveaux Commissariats voient le jour et la sécurité de proximité est assurée. Les index internationaux de sécurité sont élogieux à cet égard.
-ouverture de nouvelles sous-Préfectures qui permettent le maillage administratif total et la restauration de l’autorité de l’Etat sur chaque millimètre carré du territoire national
-mise en place de mécanismes pour la sécurisation du commerce, du transport, vitaux pour le pays
À côté tout cela, Hamed Bakayoko a en charge l’accompagnement des partis politiques dans un contexte délétère où il doit aider à rétablir le dialogue fissuré. Ici encore, tout n’est pas toujours rose. Il y a des exilés et des détenus suite à la crise et la gestion efficace de ces deux catégories déterminera le retour réel d’une vie politique réconciliée et apaisée.
Hamed Bakayoko doit également gérer les nombreuses grèves.
Il établit tant bien que mal la confiance avec les partis et stabilise les mouvements sociaux, sous l’autorité du Président.
Voici de façon non exhaustive les grands résultats d’Hamed Bakayoko, en tant que Ministre d’Etat, Ministre de l’Interieur et de la Sécurité, ce qu’il lègue au pays.
Hamed gentil et généreux, c’est bon . Mais ce qu’il faut plus retenir pour la Nation, c’est Hamed Bakayoko, l’audacieux et le battant, qui a contribué à la stabilisation et à l’essor d’un pays sorti de guerre.
Toutes ces initiatives ont de grandes implications institutionnelles et gouvernementales pour pouvoir être un succès. Avoir un influent Gon Coulibaly en appui de cette mission est donc un avantage et un atout majeurs. Gon et Hamed sont en étroite relation professionnelle et affective qui les rapproche tous deux et les lie à leur hiérarchie, le Président de la République.
Dans le processus, ils développent une proximité et une complicité visibles.
Il n’y avait donc pas d’antagonismes ni sur les dossiers ni sur les progressions politiques respectives, à mon avis.
Hamed Bakayoko aimait Gon Coulibaly, d’après ce que j’observais. Gon Coulibaly aimait Hamed Bakayoko, selon ce que je voyais. Le Président, selon ce que j’entendais ici et là, aimait Gon Coulibaly et Hamed Bakayoko.
Arrêtons donc les polémiques posthumes inutiles.

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