06192021Headline:

L’avortement clandestine en Côte d’Ivoire, la triste réalité des filles ivoiriennes

Alors que l’interruption volontaire de grossesse reste interdite en Côte d’Ivoire, sauf en cas de viol ou d’inceste, avorter de manière clandestine est une pratique courante chez les femmes. Le milieu scolaire est particulièrement touché, l’ONG Médecins du Monde estimant que 76 % des Ivoiriennes qui mettent fin à leur grossesse vont encore à l’école.

n cette fin de matinée, le soleil n’est pas tendre avec la population de Soubré, chef-lieu de la région de la Nawa, dans l’ouest ivoirien. Pour éviter ses rayons, plusieurs personnes, en majorité des femmes, se réfugient sous le préau de la cour intérieure de la mairie, en attendant patiemment que les divers services municipaux les reçoivent. Il faut arpenter les couloirs étroits pour échapper au brouhaha, et frapper à la porte du secrétariat, une pièce exigüe à l’air conditionné salvateur. Bernadette Oupoh en a fait son bureau, à la fois pour assurer le secrétariat de la mairie, mais surtout pour recueillir les femmes qui ont besoin de se confier.

Pour ces femmes, « Maman Oupoh », comme elles appellent affectueusement la quinquagénaire, est d’abord la président de la Coalition Namané, « Prenons conscience » en langue bété, un regroupement d’associations et d’organisations de la société civile engagées pour la réduction des grossesses non désirées, particulièrement chez les adolescentes et en milieu scolaire. Sous l’oeil attentif d’une spectatrice, la main posée sur sont bras, Mme Oupoh s’adresse tendrement à Mariatou*, 20 ans : « Il faut me voir comme ta maman. Tout ce que tu nous dis ne sortira pas de cette pièce. » La voix tremblotante, les yeux rivés sur le sol, l’étudiante en BTS Gestion commerciale semble lutter à prononcer le moindre mot, un sanglot ponctuant chacune de ses phrases.

Comme 290 000 Ivoiriennes chaque année, Mariatou a interrompu volontairement sa grossesse. Elle tombe enceinte alors qu’elle est encore au lycée. Elle choisit de ne pas garder l’enfant. Une décision prise en accord avec son petit ami de l’époque. « C’est seulement à six mois de grossesse que j’ai réalisé que j’étais enceinte, raconte-t-elle. Mon copain m’a accompagnée dans une clinique qui s’occupe des avortements, en me précisant de mentir sur la durée de la grossesse pour payer moins cher. Mais en m’examinant, le médecin s’en est rendu compte. » De clinique, l’établissement en porte seulement le nom, « ça ne ressemblait pas aux cliniques habituelles », de l’aveu même de la jeune femme. La lycéenne d’alors se rend une seconde fois dans cette clinique, seule cette fois-ci car son compagnon refuse de l’accompagner. Pour elle, le calvaire commence avec l’attitude du médecin.

Un tabou social
« Il m’a demandé de m’allonger, en m’ordonnant : “Ici, on ne pleure pas !” », se souvient-elle avec émoi. J’ai senti comme du vent à l’intérieur de mon ventre. Puis quelque chose que l’on coupe. J’avais tellement mal que je me suis levée et précipitée aux toilettes pour me cacher. Il m’a crié : “Non ! tu vas salir ma clinique !” » Le travail terminé, elle repart chez elle, traumatisée. Elle continue à se rendre à l’école mais préfère traîner dans la cour plutôt que de rentrer en classe. Au point de la redoubler.

Depuis, l’étudiante est de nouveau tombée enceinte : « Mais cette fois-ci, j’avais décidé de garder mon enfant. Je me suis dit quelque soit l’épreuve, je la surmonterai. » Ses parents, ignorant toujours la première interruption de grossesse de leur fille, insistent pour qu’elle avorte. Mais Mariatou tient bon, elle est aujourd’hui la mère d’une petite fille. Cette épreuve, elle ne l’avait jamais racontée à personne avant Maman Oupoh. « J’avais honte, mais je craignais surtout la réaction de mes parents, se justifie-t-elle. Même à mes copines je n’ai jamais rien dit, je me méfie. Aujourd’hui, je me sens libérée d’un poids que je traîne depuis trois ans. »

Ouvrir la voix reste une étape nécessaire pour retrouver l’estime de soi. « Ça libère beaucoup, pour elle mais aussi pour nous autres ! juge Bernadette Oupoh, qui, plus jeune, a perdu deux enfants suite à des complications durant la grossesse. C’est comme si ces événements venaient de se produire et que nous sommes en train de l’aider à se retrouver, à devenir comme tout le monde. »

Si l’avortement reste illégal en Côte d’Ivoire – sauf en cas de viol ou d’inceste – et puni de six mois à trois ans de prison, c’est surtout le tabou qui pèse le plus en société. Et ce malgré les graves conséquences sur la santé. « Dans la communauté, à part quelques personnes plus ouvertes qui échangent avec leurs filles, on en parle rarement à cause des croyances religieuses, déplore cette sage-femme de Soubré qui tient à son anonymat. Il y a des grands risques d’hémorragie car elles utilisent des tiges ou d’autres techniques inappropriées. Je me souviens du cas d’une jeune dame à Abidjan à qui on a été obligé de retirer totalement son utérus. Cette femme ne pourra plus prendre de grossesse. » La mort reste la conséquence la plus grave, dans un pays où le Programme des Nations Unies pour le développement estime que pour 100 000 naissances, plus de 600 Ivoiriennes meurent en couche. Soit presque trois fois plus que la moyenne des pays en développement.

Le réseau des Jeunes Ambassadeurs
Face à cette impossibilité d’aborder le sujet de l’avortement en société, la population de Soubré a décidé de s’en saisir et d’effectuer elle-même de la prévention sur les risques liés à la santé sexuelle. Il existe des référents adultes, baptisés les Tontons et les Tatas, qui se rendent disponibles pour aborder ces questions. La jeunesse se mobilise également. A la radio La Voix de la Nawa, des lycéens viennent chaque semaine pour animer des émissions sur ce thème, afin de conseiller les auditeurs et leur préciser les erreurs à éviter. Ces écoliers se font appeler les Jeunes ambassadeurs. « On organise des causeries éducatives sur le terrain, explique la Jeune ambassadrice Tigana Hawaou, élève de seconde au lycée 1 de Soubré. On se rend dans un quartier et on rassemble une vingtaine de jeunes. Après avoir choisi un thème, on utilise une boîte à images pour illustrer le propos. Parfois, certains jeunes nous accusent de parler des choses réservées aux grandes personnes, mais la plupart du temps, ils sont réceptifs et le message de prévention passe. »

Le réseau des Jeunes Ambassadeurs est un programme mis en place en 2016 par Médecins du Monde. L’ONG s’investit dans la région de la Nawa pour lutter contre les grossesses en milieu scolaire. Un véritable fléau en Côte d’Ivoire. « Nos enquêtes montrent que 85 % des femmes qui avortent de manière non sécurisée sont âgées de moins de 18 ans, s’inquiète Stéphanie Baux, la coordinatrice générale de l’organisation en Côte d’Ivoire. Il y a une préoccupation du gouvernement qui souhaite limiter les grossesses en milieu scolaire, notamment avec un programme de zéro grossesse par un ensemble d’actions de sensibilisation, mais ça reste encore insuffisant. »

La Côte d’Ivoire a pourtant signé et ratifié le protocole de Maputo de l’Union africaine, dont l’article 14 aborde particulièrement la santé sexuelle et reproductive, ainsi que le droit des femmes à disposer de leur corps. Mais selon Stéphanie Baux, l’Etat ne l’a jamais pleinement appliqué. Il n’existe pas de loi spécifique sur la santé sexuelle et reproductive, malgré la proposition d’un avant-projet de loi en 2016, qui n’a jamais été adopté du fait de blocages des leaders religieux et communautaires.


rfi

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