06122026Headline:

À Gaza, l’agonie silencieuse de l’hôpital al-Awda : «Si vous restez, vous serez tués, et l’hôpital sera détruite»

L’hôpital Al-Awda était le seul établissement qui était encore fonctionnel dans le nord de Gaza. Là où malgré les appels à évacuer, il reste encore 350 000 habitants. Le seul endroit où les malades, les blessés, les patients atteint de maladies chroniques, les déplacés pouvaient trouver un peu de répit et des soins auprès d’une équipe médicale de professionnels. Mais c’était avant qu’il ne soit évacué de force jeudi 29 mai. Sur place, le docteur Adnan Mohammed Radi, chef du service de gynécologie obstétrique, raconte l’horreur.
Cela faisait deux semaines que l’hôpital Al-Awda, à Tal Al-Zaatar, dans le nord de la bande de Gaza, était étranglé, assiégé. Les explosions tombaient si près que s’approcher d’une fenêtre revenait à jouer à la roulette russe. Les portes n’étaient plus que des souvenirs, soufflées par les frappes israéliennes, et les murs tremblaient à chaque détonation. « Même à l’intérieur de l’hôpital, en tant que personnel médical, nous risquions nos vies », explique le docteur Adnan Mohammed Radi, consultant et chef du service de gynécologie obstétrique de l’hôpital Al-Awda. Ce jeudi 29 mai après-midi, l’armée israélienne a lancé un ultimatum à toute l’équipe médicale et a ordonné l’évacuation complète de l’établissement.
Ce n’est pas la première fois qu’Al-Awda était ciblé. Depuis octobre 2023, l’hôpital avait déjà été complètement assiégé et évacué à quatre reprises. Vingt-huit fois, il a été la cible des frappes israéliennes. Depuis la semaine dernière, cette dernière bouée de sauvetage médicale pour les 350 000 Gazaouis restés dans le nord de Gaza se trouvait à l’intérieur d’une zone d’évacuation, mais continuait à fonctionner. Une fiction géographique où s’entêtait encore à vivre une poignée de médecins, nourris de riz bouilli et de résilience. « Ce dernier siège était le pire », confie le docteur.

Il ne restait que cent quarante-cinq personnes à l’intérieur, des patients et du personnel — des ombres. La faim a fini par forcer les premiers départs : quarante collègues poussés dehors, faute de quoi se mettre autre chose sous la dent que l’angoisse. « L’Organisation mondiale de la santé avait réussi à nous faire parvenir quelques paquets de fruits sec — des abricots, des figues, de 50 grammes chacun tout au plus — mais ça ne nourrit pas ». Un soir, le médecin s’allonge un instant quand roquette se plante à moins d’un mètre d’où il était. « C’est un miracle que j’ai survécu et que rien n’ait explosé. Si elle avait été un peu plus proche… je ne serais plus là pour témoigner ». « La volonté de Dieu », lâche-t-il.

Mais Adnan Mohammed Radi ne s’épanche pas. Pas son genre. L’héroïsme, il le laisse aux communiqués. Lui parle des patientes. De ces 55 000 femmes enceintes du nord de Gaza qui, désormais, n’auront plus de suivi médical. « Nous étions les derniers à encore proposer des soins primaires et secondaires en gynécologie dans cette zone. L’Unrwra n’a plus de cliniques, le ministère de la Santé non plus. Il ne restait que nous ».

Patients entassés et conditions inhumaines
Jeudi 29 mai. Les bombardements se resserrent dès la mi-journée : des tirs de chars et des frappes israéliennes de plus en plus proches. À 13 heures, l’appel tombe : l’armée israélienne intime l’évacuation immédiate. Refus des médecins. Pas par bravade, mais par devoir. « Les patients avaient besoin de nous, nous voulions qu’une petite équipe puisse rester au côté des malades les plus graves », répète Dr Radi. Les négociations durent sept heures. À 20 h 30, fin de la discussion, l’ordre tombe, brut. Ils nous ont clairement dit : « Si vous restez, vous serez tués et l’hôpital sera détruit ».
Grâce à l’OMS, l’évacuation s’improvise. Il n’y a pas de convois organisés, pas de couloirs sécurisés, juste des blessés qu’on hisse du bout des bras. « Nous avons dû parfois porter des blessés à travers les ruines et les trous, à pied, sur plus de 300 mètres, vers quelques véhicules qui étaient plus loin et qui ne pouvaient pas s’approcher à cause des décombres ». Aucun lit médicalisé, aucun matériel médical — qui venait d’être acheminé les derniers mois — n’a pu être sauvé et tous les patients étaient redirigés vers l’hôpital Al-Shifa, dans la ville de Gaza.« Nous avons dû les entasser dans des camions qui étaient à découverts. C’étaient des conditions absolument inhumaines ». Une carte leur est remise par l’armée : un itinéraire, à suivre sans faute, pas de place à l’improvisation au risque de représailles. « Nous n’avions pas vraiment le choix », poursuit le chef de service.

En tout, ils étaient près de 95 à fuir. Une dizaine de patients et une équipe médicale composée de sagefemmes, d’infirmiers, de médecins, tous exténués. Puis il ajoute, comme si cela pouvait encore avoir besoin d’être précisé : « Nous n’étions que des soignants. Il n’y avait ici ni armes, ni combattants. Seulement des patients. Je ne comprends toujours pas pourquoi ils ont insisté pour vider complètement l’hôpital ».
« En 25 ans de travail à Al-Awda, jamais une douleur pareille »
La voix d’Adnan Mohammed Radi vacille quand il revient sur cette évacuation forcée. « Je suis effondré. Sincèrement », souffle-t-il, chaque mot s’écrasant comme un fragment de silence. « Je crois qu’en 25 ans de travail à Al-Awda, je n’ai jamais connu une telle douleur. Il ne reste rien. Plus un seul soignant. Plus un gardien. L’hôpital est déserté, abandonné. Pourtant, il y a là des dizaines d’appareils médicaux essentiels — la mémoire de notre peuple, notre dernier espoir tangible. Je prie pour qu’on puisse revenir, pour qu’on le reconstruise, même si Al-Awda venait à tomber ».

Dans l’immédiat, la voix de Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, résonne comme un rappel amer au droit international : « Les hôpitaux ne doivent jamais être attaqués ni militarisés ». L’OMS réclame la protection des soignants, des patients, de la vie elle-même, appelant à un cessez-le-feu pour les civils.

Mais pour Adnan Mohammed Radi, il faut appeler un chat un chat. « Je le dis avec tout le poids de la réalité : ce n’est pas une guerre. Une guerre, c’est un combat entre deux camps. Ici, c’est un massacre. Un massacre contre notre peuple qu’il faut arrêter. Nous ne voulons ni la mort, ni la guerre. Nous demandons simplement le droit fondamental de vivre ».

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