Infection chronique de la peau, l’ulcère de Buruli est une maladie invalidante causée par le « Mycobacterium ulcerans » une mycobactérie, au même titre que la lèpre et la tuberculose. Faute de traitement, elle entraine de graves plaies purulentes sur les membres atteints de la victime. Outre les adultes, les enfants n’en sont pas épargnés. Nous sommes allés à la rencontre de quelques-uns.
K. Roland, 11 ans, commence progressivement à reprendre sa pleine forme. Vêtu d’un tee-shirt noir et d’une culotte noire, ce natif de Dioulakro (Taabo) était atteint de l’Ulcère de Buruli. Assis sur une chaise devant la cour familiale, il partage un repas avec sa sœur.
En effet, K. Roland avait été pris en charge pendant six mois par le Programme de lutte contre cette pathologie. N’ayant jamais eu la chance d’aller à l’école comme ses camarades, l’adolescent tente de se remémorer les débuts de cette maladie. D’une voix à peine audible, il rappelle que la maladie avait commencé par une plaie bénigne au bras. A cette époque, le petit K. Roland vivait chez ses parents dans un campement à N’Gouamoukro (à Taabo).
Pour rallier leur champ, lui et ses parents sont obligés de traverser une rivière. C’est dans ces circonstances qu’il a contracté le virus de la maladie. S’étant rendu compte que ce n’était pas une plaie comme les autres, son père a décidé de l’amener à l’hôpital où notification lui a été faite que la plaie avait beaucoup évolué et atteint la ‘’catégorie 3’’, synonyme de large plaie. « Faisant une forte fièvre, nous l’avons aussitôt mis sous traitement. La plaie a provoqué une infection tellement grave et fait enfler son bras qu’il n’arrivait plus à mouvoir ses doigts, encore moins bouger la main. Ce qui avait nécessité le placement sous traitement de K. Roland au Programme national de lutte contre l’ulcère de Buruli à Taabo », confie Koffi Thérèse, sa mère, qui passait de temps en temps sa main sur la tête de son fils qui la gratifiait d’un sourire chaleureux.
Rebuté par la plaie béante qui recouvrait le bras de son fils et convaincu que sa progéniture était victime d’un mauvais sort, son père a fini par l’abandonner à la mère du pauvre garçon. « Depuis lors, nous n’avons plus eu des nouvelles de son père qui est convaincu que cette maladie est un sort lancé sur son fils. Son téléphone ne passe plus. Aujourd’hui, grâce aux soins des médecins, mon fils se porte à merveille. Il suit régulièrement son traitement », raconte, fièrement, dame Koffi Thérèse.
La résilience des parents face au mal qui frappe leurs enfants
Si certains parents ont abandonné leurs enfants malades pour diverses raisons, d’autres, les plus courageux, font l’effort de les assister durant leur traitement. Martine Yobouet en est un exemple. Cette quadragénaire habite Yébouékro, village relevant de Djékanou, une zone marécageuse. Son fils de 12 ans souffre de la maladie. Interné au Centre de traitement de l’ulcère de Buruli de Djékanou, sa génitrice est à son chevet, chassant à longueur de journée les mouches qui se posent sur le pansement qu’il porte au bras.
Les cernes sous ses yeux creusés de fatigue, témoignent de la résilience de cette mère dans sa lutte pour la guérison de la plaie dont souffre son fils. Elle raconte comment le mal de son fils a débuté : « Un jour, mon fils m’a aidé à laver les linges près d’un bas-fond. Il a ressenti une piqure à laquelle nous n’avions pas prêté attention. Après, il a remarqué une petite boule sur son bras. Elle s’est infectée et a provoqué une plaie au niveau de son bras. Cette plaie s’aggravait au fur et à mesure que le temps passait et mon fils n’arrêtait pas de pleurer à cause de la forte douleur qu’il ressentait », raconte cette mère qui avait à ses côtés sa petite sœur.
Elle ajoute que son enfant maigrissait et perdait du poids : « A un moment donné, nous avions tous eu peur pour lui, vu la forte odeur que dégageait sa plaie. Nous avions tenté de soigner cette plaie avec des plantes médicinales ; en vain. La plaie ayant pris une proportion inquiétante, nous nous sommes rendus au Centre car la plaie était très avancée. Dieu merci, aujourd’hui, il mange et se porte mieux depuis qu’il est suivi dans le Centre », se réjouit sa mère qui ajoute que grâce au médecin traitant et au personnel dudit Centre, son enfant a désormais le sourire. « Malgré les séances de délivrance, sa maladie ne s’améliorait guère ; elle manquait d’appétit et maigrissait. Informée, une bonne volonté nous a conduits au Programme national de l’Ulcère de Buruli », a expliqué sa mère
Une maladie qui perturbe la scolarité des enfants
La plupart des enfants atteints de l’ulcère de Buruli ne vont plus à l’école ; à cause des soins. Ce qui est une préoccupation majeure pour les agents de santé et le personnel du Programme national de lutte contre cette maladie. Pour y remédier, Dr Koffi Yao Didier, responsable de la prise en charge des patients et de la qualité des soins au Programme national de lutte contre l’ulcère de Buruli, révèle que grâce à l’appui de partenaires, des cours de mise à niveau sont dispensés aux élèves malades, afin qu’ils ne perdent pas l’année scolaire.
Selon le spécialiste, dans les centres de prise en charge de l’Ulcère de Buruli comme celui de Djekanou, des jeux de distraction sont mis à la disposition des enfants ; question de leur permettre de tenir un tant soit peu la douleur et l’ennui lié à cette maladie. « Ils passent de longs mois dans les centres de prise en charge loin de l’école, le traitement peut durer pour certains de 2 à 3 mois et de 3 à 6 mois pour d’autres. Des cours sont adaptés au rythme des soins et à l’état de santé de l’enfant ». Il a souligné qu’après la guérison des enfants, le Centre recherche les parents de ceux qui ont été abandonnés.
Si cette recherche est restée vaine, un tuteur est sollicité pour la prise en charge de ces enfants. Le médecin a étayé ses dires par le cas d’une adolescente atteinte de l’ulcère de Buruli. A l’en croire, elle est prise en charge par le Programme et admise en classe de CE1. « Lorsque la maladie s’était aggravée, son père décida de l’envoyer dans un camp de prières dans un village de Taabo. Nous avons dû procéder au décapage des peaux et cellules mortes. Sa maladie avait atteint la catégorie 2 et la lésion faisait 13 cm /7. Aujourd’hui, ça va mieux. Mais depuis trois ans, nous n’avons aucune nouvelle de ses parents. Elle est prise en charge et même inscrite à l’école par le Programme. Elle est actuellement en classe de Cei », témoigne et se félicite le médecin-chef du Centre.
On guérit de l’ulcère de Burili
L’ulcère de Burili est une maladie curable. Sauf si le patient est passé chez un tradipraticien, un guérisseur qui ajoute au traitement des décoctions et des feuilles qui contribuent à la surinfection de la plaie. Ce qui peut être une grave maladie pour sa vie.
Cette assurance a été donnée par Dr Koffi Yao Didier, responsable de la prise en charge des patients et de la qualité des soins au Programme national de l’Ulcère de Burili. « C’est une plaie froide sans douleur. Un œdème qui sans traitement, aboutit à plaie. Lorsque la plaie apparaît, la peau se décolle. « C’est la surinfection qui menace la vie. Sinon, la maladie ne tue pas. Lorsque que le patient a de l’anémie associée à la dénutrition sa vie est menacée », a-t-il insisté.
Allant plus loin, le docteur a expliqué, les caractéristiques de la maladie. « Elle commence par des lésions de la peau qu’on appelle des lésions primaires qui passent inaperçues. L’une des lésions est une boule sous la peau qui ne fait pas mal, on peut la toucher. Le patient qui a cette maladie n’a pas le corps qui chauffe. Pendant trois mois, s’il n’y a pas de traitement, la plaie peut apparaitre. C’est l’une des formes de début de la maladie, c’est que la peau devient dure et épaisse. Cela donne l’aspect d’une peau orange, les ports se dilatent, la plaie ne fait pas mal, le corps ne chauffe pas. S’il n’y a pas de traitement la plaie apparaît. Une autre forme est l’œdème, un gros gonflement sous le bras, le pied. Le corps ne fait pas mal, il ne chauffe pas, si cela reste pendant des mois, la plaie apparaît. Cette plaie est ce qu’on appelle l’ulcère de Buruli », a-t-il expliqué.
Dr Koffi Didier, responsable de la prise de la qualité des soins au Programme national de lutte contre l’ulcère de Buruli : « Nous sollicitons la mobilisation des financements pour la prise en charge de nos malades »
Quels sont les défis auxquels vous êtes confrontés dans la prise en charge des malades ?
Notre mission consiste à mobiliser des ressources locales pouvant nous aider dans la prise en charge des malades souffrant de l’Ulcère de Buruli. C’un défi majeur auquel nous sommes confrontés. Quand les malades viennent dans nos centres, nous leur administrons les antibiotiques fournis par l’Organisation mondiale de la santé (Oms). Les bâtiments du Centre de l’ulcère de Buruli de Djékanou étant endommagés, nous souhaitons pour qu’ils soient rénovés et dotés d’un plateau technique adéquat pour la prise en charge efficiente des malades. En dehors de l’unité médicale de Divo, qui fonctionne correctement et du bloc opératoire neuf du Chr de San Pedro, celui de Djékanou ne l’est plus ; le bâtiment ayant subi les affres de la pluie. D’où la nécessité de sa rénovation. Nous profitons de l’occasion pour exprimer notre reconnaissance à la communauté pour ses dons d’eau de Javel, de riz, de pattes au profit de nos malades. Nous prions les partenaires à en faire autant. Au pavillon de Taabo, les attentes sont énormes. La maladie touche les populations en milieu rural. Le centre a besoin d’être équipé. Du matériel est souhaité pour les soins en ce sens que les malades ont un séjour qui peut durer 6 mois. Les conditions de vie sont assez difficiles. 70% sont des enfants. Il nous faut des kits éducatifs pour apprendre à lire.
Que fait l’Etat pour faire éradiquer cette maladie invalidante ?
Les soins sont de qualité grâce à l’apport surtout de l’Etat qui met tout en œuvre pour faire reculer voire éradiquer cette maladie. Ces soins consistent en la prise des antibiotiques offerts aux Centres des zones où sévit l’Ulcère de Buruli. Ce, par le truchement du Programme national de lutte contre l’ulcère de Buruli et des maladies cutanées ulcératives endémiques de Côte d’Ivoire. Malgré la gratuité de la prise en charge, des défis demeurent.
Pouvez-vous donner des indications sur l’évolution de la maladie et surtout des statistiques au niveau national ?
Dans le District sanitaire de Tiassalé, Taabo reste la plus endémique zone de l’Ulcère de Buruli en Côte d’Ivoire. De 2019 à aujourd’hui, la région a enregistré 50 cas. Au plan national, le chiffre tourne autour de 250 malades et Taabo est en tête des 34 Districts sanitaires du pays.



