
Si Isidore Noel Thomas Sankara est le « guide incontesté » de la révolution, Valère Somé en demeure l’épitre ou cet apôtre qui a su transformer les idées de l’enfant terrible du Passoré en doctrine et en science idéologique pour évangéliser les grandes masses désœuvrées à travers le monde.
Valère Somé, Léniniste et Marxiste comme son chef
C’est Valère Somé qui a écrit le discours d’orientation politique de Thomas Sankara, définit tel un programme comme anti-impérialiste, écrit entre septembre-octobre 1983 et enregistré dans la salle du Conseil de l’Entente puis diffusé à la radio le 2 octobre 1983. Au sein de la formation politique de Thomas Sankara (l’Africain Independance Party, Valère Somé était un militant de première et bras droit adossé à au père de la révolution Burkinabè.
Idéologiquement, Sankara était un panafricaniste et anti-impérialiste qui cherchait à revendiquer l’identité africaine de sa nation et s’opposait au néocolonialisme. Aussi d’idéologie communiste, il étudiait les œuvres de Karl Marx et de Vladimir Lénine. Le marxisme-léninisme soutient qu’une révolution communiste en deux étapes est nécessaire pour remplacer le capitalisme. Un parti d’avant-garde, organisé selon le centralisme démocratique, prendrait le pouvoir au nom du prolétariat et instaurerait un État communiste à parti unique.
Valère Somé, l’idéologue méconnu de la révolution sankariste
Théoricien marxiste et ministre, Valère Somé reste l’une des grandes discrétions de la Révolution démocratique et populaire burkinabè. Si Thomas Sankara incarne la face visible de la révolution burkinabè des années 1983 à 87, d’autres acteurs ont œuvré dans l’ombre à forger son assise idéologique, dont Valère Somé, intellectuel marxiste-léniniste qui a joué un rôle déterminant dans la formulation doctrinale du sankarisme.
Au sein de l’Africain Independance Party, Valère Somé s’impose rapidement comme un militant de première ligne et un proche collaborateur de Thomas Sankara. Son engagement et sa rigueur intellectuelle lui vaudront d’être nommé ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de septembre 1986 à septembre 1987. Comme Sankara, Somé puise sa réflexion dans les œuvres de Karl Marx et Vladimir Lénine.
Le marxisme-léninisme, courant politique qui revendique la filiation entre la pensée de Marx et les apports de Lénine, constitue le socle théorique de son action. Cette doctrine, qui fut l’idéologie officielle des pays du bloc soviétique jusqu’à la fin de la guerre froide, envisage une révolution communiste en deux temps : la prise du pouvoir par un parti d’avant-garde organisé selon le centralisme démocratique, suivie de l’instauration d’un État communiste.
Un regard critique sur l’après-révolution
Les événements du 15 octobre 1987, qui voient l’assassinat de Thomas Sankara, marquent un tournant dans le parcours de Valère Somé. Des années plus tard, il portera un regard sans concession sur l’évolution politique du Burkina Faso. À propos de l’insurrection populaire d’octobre 2014, il confiera : « J’étais écartelé dans mes sentiments. Je l’avais grandement attendu et il n’a pas répondu à mes espérances ». Son analyse de la situation sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré se révèle tout aussi critique : « Depuis son avènement au pouvoir, il était réduit à inaugurer des chrysanthèmes ». Une position qui reflète sa déception face à ce qu’il perçoit comme un renoncement aux idéaux révolutionnaires.
La persistance d’un idéal sankariste
Pour Valère Somé, la solution aux défis contemporains du Burkina réside dans un retour aux principes sankaristes. « Il n’y a pas d’autre voie que celle tracée par Thomas Sankara », affirmait-il, en appelant à « compter sur ses propres forces » et à « avoir foi en l’initiative créatrice du peuple ». L’intellectuel dénonce également ce qu’il considère comme une récupération des symboles sankaristes : « Au lieu d’ériger des « mémoriaux » à Thomas Sankara, on aurait dû adhérer à sa philosophie politique ».
Une pique à l’adresse de ceux qui, selon lui, font de la mémoire du leader révolutionnaire un « fonds de commerce » sans en incarner les valeurs. Aujourd’hui, à travers sa maison d’édition « Éditions du Millénium », l’ombre de Valère Somé continue son œuvre de formation des jeunes générations, convaincu que la conscientisation politique reste la condition sine qua non de tout changement durable. Son parcours témoigne de la permanence d’un idéal révolutionnaire qui, près de quarante ans après la révolution sankariste, continue d’inspirer et de diviser.
« Thomas Sankara – L’espoir assassiné » par Valère Somé
Publié en 1990 aux éditions L’Harmattan, cet ouvrage de 230 pages est un témoignage analytique et une contribution majeure à la compréhension de la révolution burkinabè et de l’assassinat du Président Thomas Sankara. Écrit par Valère D. Somé, ancien compagnon de route de Sankara et ministre de son gouvernement, le livre offre un regard interne et sans concession sur les circonstances ayant conduit au coup d’État du 15 octobre 1987. L’auteur, qui a lui-même vécu la persécution du régime de Blaise Compaoré, analyse les causes internes et les implications extérieures de cette « forfaiture ».
L’ouvrage se présente à la fois comme un hommage à Sankara dépeint comme un révolutionnaire intransigeant et une idole de la jeunesse et comme une critique constructive de son action, reconnaissant que certaines erreurs ont été commises par précipitation. Structuré en six parties, le livre détaille la tragédie de la révolution, la mise en place du régime de terreur du « Front Populaire » et la stratégie de Blaise Compaoré. Il dresse également un inventaire des forces politiques de l’époque. L’œuvre se veut un outil pour reconstruire, interrogeant l’héritage de Sankara et l’avenir du Burkina Faso, affirmant que l’espoir d’une renaissance demeure possible malgré la tragédie.
Une vie utile et chargée d’histoires
Valère Dieudonné Somé (1950-2017) était un universitaire et homme politique burkinabé, figure intellectuelle majeure de la révolution sankariste. Entré en politique en 1983 en soutenant le Conseil national révolutionnaire (CNR) de Thomas Sankara, il devint l’un des principaux idéologues du régime aux côtés de Basile Guissou, au sein de l’Union des luttes communistes reconstruites (ULC-R). Anthropoéconomiste de formation, il dirigeait également la recherche à l’INSS-CNRST. En août 1986, il fut nommé ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, un mandat marqué par des tensions au sein de l’université de Ouagadougou. Cependant, il fut écarté du gouvernement un an plus tard, en septembre 1987.
Peu après, Sankara le chargea d’élaborer un programme pour unifier les organisations révolutionnaires, une mission interrompue par le coup d’État et l’assassinat du président en octobre 1987. Cet événement contraignit Somé à un exil au Congo-Brazzaville.
De retour, il fonda en 1989 le Parti pour la social-démocratie (PDS), puis le Parti pour la social-démocratie unifiée (PDSU) en 1995, après une fusion. Il termina son doctorat en 1996. Son parcours politique fut ensuite marqué par un engagement au sein de la mouvance sankariste. En 2000, son parti fusionna avec la Convention panafricaine sankariste (CPS) et il en devint le secrétaire général. Il fonda ensuite la Convergence pour la démocratie sociale (CDS) qu’il dirigea jusqu’en 2004. Valère Dieudonné Somé s’est éteint en France le 30 mai 2017, à l’âge de 66 ans, laissant l’image d’un intellectuel engagé et d’un acteur clé de l’histoire politique du Burkina Faso.


