
Ces dernières semaines, la situation sécuritaire et politique au Mali connaît ces derniers jours une évolution notable. Loin de se cantonner à des affrontements armés, les groupes djihadistes, en particulier le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), mènent une offensive médiatique et psychologique d’une rare intensité. Par la voix de ses porte-parole, Amadou Koufa et Bina Diarra, le mouvement impose son récit et ses conditions, révélant une stratégie délibérée d’asphyxie du pouvoir malien.
Un ultimatum politique et religieux imposé
En l’espace de quelques jours, deux interventions publiques de haut niveau ont secoué l’opinion. La première est un message audio d’Amadou Koufa, le chef historique du JNIM. S’appuyant sur une analogie historique lourde de sens, il a comparé la situation actuelle de Bamako au siège de Hamdalaye par le royaume peul du Macina au XIXe siècle. Un épisode marqué par une famine si extrême que les populations étaient réduites à des actes de survie désespérés. « Incha Allah, nous ferons de même jusqu’à ce que la junte se dévore de l’intérieur », a-t-il lancé en promettant de maintenir la pression économique sur la capitale jusqu’à son effondrement.
En s’érigeant en puissance politique capable d’ouvrir ou de fermer les valves de l’économie et en imposant son programme idéologique par la terreur et la persuasion, le JNIM dépasse le simple statut de groupe insurgé.
La seconde intervention, sous forme de vidéo, est celle de Bina Diarra, porte-parole du groupe. Elle fait suite à un appel au dialogue lancé par un chasseur traditionnel (donso). La réponse de Diarra est un véritable manifeste politique. Clair et direct, il expose les conditions non-négociables pour un cessez-le-feu. « Le pays doit reposer sur l’islam. Si nous voulons la paix, nous ne l’aurons qu’avec l’application de la charia », affirme-t-il sans ambages. Il somme les autorités de transition d’« abandonner les histoires de laïcité, des droits de l’homme et de démocratie », qualifiées d’« héritage de la colonisation ». Le ton est à la fois doctrinal et menaçant : « S’ils refusent, nous périrons avec nos biens dans ce conflit. »
Cette prise de parole est aussi l’occasion pour le JNIM de préciser sa ligne stratégique. Le groupe nie être en guerre avec les chasseurs traditionnels en tant que tels, mais promet de réduire « en cendres » tout village qui permettrait à un donso de les combattre. « Notre guerre, c’est contre les militaires : ce sont eux qui empêchent l’application de la charia », explique Bina Diarra, recentrant le conflit sur un affrontement idéologique avec l’État.
Le transport, otage de la guerre asymétrique
Cette offensive verbale s’accompagne d’actions concrètes qui démontrent l’emprise du JNIM sur la vie économique et le quotidien des Maliens. L’épisode de la compagnie de transport Diarra Transport en est une illustration frappante. Après avoir ordonné l’arrêt des activités de cette entreprise, le groupe a finalement consenti à lever son interdiction. La reprise annoncée pour lundi prochain a été accueillie par des scènes de liesse à la gare centrale de Bamako, montrant à quel point la population dépend de ces décisions arbitraires. Cependant, cette autorisation est assortie de conditions qui montrent le glissement vers un contrôle social rigoriste.
La localisation, à seulement 17 km de la frontière ivoirienne, et l’ampleur des destructions confirment la capacité du JNIM à frapper des axes logistiques sensibles, renforçant la pression sur l’approvisionnement de la capitale.
Dans un communiqué, le JNIM, par la voix d’Abu Hudheifa, a imposé que « toutes les femmes doivent porter le voile intégral » pour emprunter un moyen de transport, sous peine de « représailles » contre les propriétaires des véhicules. Cette injonction constitue une intrusion directe dans la sphère privée des citoyens et un durcissement notable des règles sociales imposées par le groupe. Parallèlement, la violence militaire se poursuit. Une embuscade complexe près de Kankéla, dans la région de Sikasso, a visé un convoi d’une cinquantaine de camions-citernes. La localisation, à seulement 17 km de la frontière ivoirienne, et l’ampleur des destructions confirment la capacité du JNIM à frapper des axes logistiques sensibles, renforçant la pression sur l’approvisionnement de la capitale.
Un pouvoir de transition mis en difficulté
Face à cette montée en puissance de la communication et des actions djihadistes, le silence relatif des autorités de Bamako est remarqué. La stratégie des groupes armés semble être de se présenter comme les véritables « décideurs du quotidien » en reléguant la junte du CNRD au second plan. La reprise des activités de Diarra Transport, bien que saluée par la population, est perçue par certains comme une capitulation face aux diktats du JNIM. Elle acte, de facto, la capacité d’un groupe armé à réguler l’économie nationale. Les déclarations d’Amadou Koufa sur le « sevrage en carburant » de la capitale et la récente attaque de camions-citernes s’inscrivent dans cette même logique de guerre économique.
Cette situation place le pouvoir malien dans une impasse. Alors qu’il a rompu l’alliance historique avec la France et s’est tourné vers d’autres partenaires, notamment la Russie, pour appuyer sa lutte contre le terrorisme, la narrative porté par le JNIM continue de gagner du terrain. Les appels à la résistance du ministre de la Jeunesse, qui a rencontré des chasseurs traditionnels, peinent à contrer l’efficacité médiatique des djihadistes. En s’érigeant en puissance politique capable d’ouvrir ou de fermer les valves de l’économie et en imposant son programme idéologique par la terreur et la persuasion, le JNIM dépasse le simple statut de groupe insurgé. Il se pose en alternative gouvernante, exploitant avec habileté les failles et les fragilités d’un État malien en pleine recomposition. Le siège de Bamako, annoncé par Amadou Koufa, n’est peut-être plus seulement militaire, mais aussi et surtout psychologique et économique.


