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Côte d’Ivoire: Quatre filles malentendantes en stage d’immersion dans une Imprimerie

Quatre jeunes filles, élèves malentendantes au Lycée professionnel des métiers de l’imprimerie (Lpmi) s’adaptent à l’environnement de l’imprimerie de Fraternité Matin où la communication dépasse les mots.
Arrêté devant une grande machine blanche servant à couper du papier appelée massicot, Gnaly Claude, massicotier y met, toutes les deux minutes, un volume de feuilles rames. Puis, il le redimensionne à chaque fois au format carnet. Malgré sa paire de lunettes, il bénéficie de l’éclairage d’une petite torche, celle tenue par Bosson Sephora, l’une de ses stagiaires, très attentive au travail que fait son encadrant, au milieu du bruit assourdissant qu’émet l’engin.

Puis, entre deux regards et de grands gestes de la main du formateur, les autres membres de la petite équipe composée de trois filles et deux garçons, se mettent eux aussi à la tâche. Ils récupèrent les carnets redimensionnés, les divisent en formats moindres puis, les rangent dans des cartons. Il est 15 heures 45 minutes, ce mercredi 27 août 2025.

En effet, nous sommes dans le vaste compartiment servant d’imprimerie au groupe de presse Fraternité Matin. Ici diverses machines installées çà et là servent à produire en masse des documents comme des livres, des journaux, des affiches et des cartes de visite.

Ces apprenants en provenance du Lycée Professionnel des Métiers de l’Imprimerie (Lpmi) de Yopougon sont en stage école depuis le 1er août 2025 pour 6 mois. Notamment sept affectés à la technique de l’imprimerie et 2 au service des Arts graphiques. Ce jour, en particulier, les 6 stagiaires présents à la technique aident leurs encadrants à travailler sur une commande de 170 carnets d’ordonnance pour le compte d’une clinique médicale.

Mais parmi eux, trois des filles, pourtant sourdes et muettes, sont très actives comme les autres membres de l’équipe. Il s’agit de Kouakou Aya Marilyne, 21 ans ; Bosson Sephora, 20 ans et Ballo Samata, 18 ans.

Selon Yao Adjoumani, chef du service Façonnage du département technique et production du groupe Fraternité Matin, qui évoque le souvenir de leur arrivée, elles étaient crispées. « La direction des Ressources humaines nous a envoyé cette vague de stagiaires, en précisant que certains présentent des handicaps, notamment des troubles de langage. Vu que nous n’avions pas fait l’école des sourds et muets, nous avons d’abord utilisé l’écriture pour les présentations. Chacune écrit son nom sur une feuille et de notre côté, nous avons fait pareil. Au début, c’était un peu difficile qu’elles s’adaptent à nous, mais nous les avons mises en confiance et au fur et à mesure, le contact est passé tout comme la communication », a-t-il dit.

Sous la direction de Yao Adjoumani, les stagiaires apprennent le façonnage, une branche du métier de l’imprimerie. Elles feront le tour dans d’autres services comme les Arts graphiques pour qu’elles s’imprègnent aussi de l’infographie, qui est un maillon de la chaîne. « Dans notre service, le papier arrive lorsqu’il est imprimé, notamment avec les écritures, les logos et autres sur les supports papier. Nous, nous faisons la découpe, le pliage, le collage pour que les documents soient rendus en produits finis», précise-t-il.

Avant d’entamer une tâche et de la faire assimiler à ces filles, Yao Adjoumani procède d’abord par un dessin sur une feuille en leur demandant de l’observer, avant de passer à la pratique. Pour faire un cahier, par exemple, il fait le traçage d’abord. Ce qui n’est pas le cas avec les stagiaires “normaux”. Car avec eux, il y va directement vu qu’ils voient et entendent ce qui est dit. Ce qui fait qu’elles ont déjà commencé à concevoir leurs propres cahiers, qu’elles pourront utiliser à la rentrée. Ballo et Bosson en ont déjà fait cinq, quant à Marilyne, elle en a réalisé quatre, avec des coutures en motifs de pagne.

Le massicotier Gnaly Claude, quant à lui, indique que ces filles malentendantes ne sont pas les premières à être passées dans ce service. Il a déjà eu une expérience avec deux autres filles en 1re année de BT de la même école, qui ont passé six semaines de stage avec lui. Avec elles, il a commencé en faisant des gestes selon son instinct. Mais quelque temps après, il s’est fait assister toutes les deux semaines par un interprète en langue des signes.

« Les filles lui exposaient leurs difficultés dans la compréhension de leur apprentissage et lui, à son tour, m’en faisait part. Il m’a même montré une application de l’alphabet des signes que j’utilise. Les filles elles-mêmes m’ont apporté un livre que j’ai toujours ici avec lequel je m’exerçais pour communiquer avec elles. C’est l’expérience que j’ai eue avec cette première vague qui m’a permis de m’adapter plus facilement à cette 2e vague qui est venue sans interprète. La rémunération des interprètes en entreprise étant à la charge des parents », a-t-il fait savoir.

Mais cette situation ne freine pas le massicotier dans son dévouement à vouloir transmettre son savoir-faire à ces apprenantes. Pour un meilleur suivi de ses stagiaires, il est en contact permanent avec leurs parents.

« J’ai demandé à avoir les contacts de leurs parents, pour avoir des informations sur leurs comportements à la maison. Parce que dans la première semaine d’observation, je remarque que certaines s’énervent parce qu’elles n’arrivent pas à comprendre les consignes qui leur sont données. Dans ce cas, je les rassure en leur faisant savoir que je suis là pour leur expliquer. »

Quand les formateurs se sentent limités…

Gnaly Claude a signifié que l’application fonctionne sans Internet. « Quand il y a un mot que je ne comprends pas, je cherche et je le répète. Par exemple, je voulais leur dire que le chef arrive, levez-vous. J’ai regardé le geste pour traduire “chef”, je l’ai interprété, je leur ai demandé de se lever et elles se sont exécutées. Quand elles font du bruit, je leur montre la caméra de surveillance, je mime le geste du mot “chef” qui nous regarde à travers la caméra, et automatiquement, elles redeviennent sages », décrit-il.

Dans sa volonté de leur apprendre toutes les étapes du métier d’imprimerie en leur donnant accès à toutes les machines du système, il se garde cependant de les faire passer seules à l’épreuve du massicot, qui sert à couper les documents selon les dimensions du client, cela par mesure de sécurité.

« Moi-même, en tant qu’ancien, quand le matin je mets la machine en marche, en fonction du bruit qu’elle fait, je sais qu’il y a un problème et qu’il me faut faire attention, vu qu’elle est très tranchante. Mais dans leur cas, elles n’entendent pas, ce qui fait qu’elles sont dans l’incapacité de savoir à quel moment il faut éviter d’y mettre la main. Hormis cela, la machine elle-même émet un son pour que celui qui la manipule puisse avoir le temps de retirer la main avant qu’elle ne procède à la découpe. Donc avec elles, je préfère ne même pas prendre de risques », déclare-t-il avec amertume.

Au-delà du travail, l’homme s’est tellement pris d’affection pour ces apprenantes qu’il lui arrive même d’échanger avec elles les weekends, soit par écrit ou appels vidéo. Aux parents, il ne manque pas de leur faire part des progrès de leurs enfants et de les rassurer qu’elles ont un avenir dans ce domaine.

Aux arts graphiques, Adobi Marie-Joëlle et Kouassi Eslie Johana, dans le même lot de stagiaires du Lpmi, toutes deux âgées de 20 ans, apprennent l’infographie. La première citée est sourde et muette, quant à la seconde, elle ne l’est pas. Henri Michèle Komenan, l’infographiste qui les encadre commence l’apprentissage par Johana. Il lui apprend les bases. Puis à son tour, elle explique à sa condisciple Marie-Joëlle soit par écrit ou en langue des signes.

« Miss Kouassi est devenue notre interprète. Nous avons décidé de la garder avec nous jusqu’à ce que toutes les malentendantes fassent leur passage à l’infographie. Parce qu’elle sait communiquer avec elles », a déclaré Henri Michèle Komenan.

Mais quand en l’absence de Johana, Marie-Joëlle fait des gestes qu’ils ne comprennent pas, elle se met alors à écrire sur des bouts de papier et, à leur tour, ils répondent de la même façon.

« Il y a des blocages par moments parce que, dans l’apprentissage pratique, ce n’est pas tout qu’on peut écrire. Il faut être à l’œuvre pour connaître et comprendre. Quand on explique et qu’elle ne comprend pas, c’est difficile parce que tu ne sais pas comment rédiger pour qu’elle puisse comprendre. La pratique, c’est un processus qui, à la rédaction, prend pas mal de temps. Parfois, on sort une image pour lui montrer comment le travail se conçoit. Nous mettons un mot-clé pour lui dire que c’est ce à quoi le travail doit ressembler à la finition. À force de répétitions, elle arrive à assimiler. Mais le problème, c’est le temps qu’il faut lui consacrer », affirme l’infographiste à propos des contraintes auxquelles ils sont confrontés en ce qui concerne l’apprentissage d’Adobi Marie-Joëlle.

Pour Noël Diomandé, l’autre infographiste encadrant : « La base de ce travail, c’est d’aimer ce que tu fais, comme dans toute profession. Elles aiment véritablement ce travail. Malgré leur handicap, elles sont très motivées. Alors que, dans l’apprentissage, quand la motivation y est, on ne peut qu’avoir de bons résultats. »

Ambiance entre camarades…

Visiblement très épanouies et libres de tout complexe dans leur combinaison d’apprentissage, Adobi Marie-Joëlle, Kouakou Aya Marilyne (21 ans), Bosson Sephora (20 ans) et Ballo Samata (18 ans) n’hésitent pas à communiquer entre elles et aussi avec leurs autres condisciples par des gestes, parfois accompagnés de fous rires en réponse aux taquineries. Pour elles, chaque petite pause est un moment pour mieux sympathiser.

En effet, bien avant de se retrouver en stage ici, ces apprenants ont déjà l’habitude de se voir au sein de leur lycée et d’échanger par moments.

« À l’école, je ne suis pas dans la même classe qu’elles. Mais avec Marilyse et Ballo, nous sommes dans le même groupe de sport. Elles ont parfois recours à moi quand elles ne comprennent pas certaines choses et moi je leur explique par écrit. En plus, nous savions que nous nous retrouverons ici pour le stage parce que nos noms ont été affichés par l’administration au Lycée », raconte Anoh Miensa Marie, 16 ans, également dans le lot des stagiaires.

Grâce aux talents d’interprète de Kouassi Johana, Marilyse relate que la première fois qu’elle met les pieds à l’imprimerie, elle est très impressionnée par le massicot. Quant à Samata, elle affirme plutôt être passionnée par la méthode de confection des cahiers à l’étape du façonnage. Avec leurs encadreurs, elles déclarent toutes que tout va bien. Elles ajoutent qu’elles apprécient beaucoup ce métier.

La jeune Kouassi relate qu’au sein de leur lycée, il n’est pas rare de voir des personnes malentendantes car elles sont nombreuses à y fréquenter. D’ailleurs, pour faciliter leur intégration, les formateurs en langue des signes ont eu l’idée d’initier un club avec les élèves entendants, histoire de mieux communiquer entre eux. « Mais quand nous arrivions en 2e année, notre club a cessé de fonctionner. Ce sont donc les petites notions que j’ai apprises en première année qui me restent. »

Pendant que nous échangions arrive l’heure de rentrer à la maison, à savoir 17 h 00. Les apprenants rentrent alors dans une des pièces de l’imprimerie pour troquer leurs combinaisons contre leurs vêtements. Adobi Marie-Joëlle, qui habite Port-Bouët, attend tranquillement son bus à l’arrêt situé devant Fraternité Matin.

Ballo Samata, elle, fait chemin pour aller emprunter un bus afin de rentrer à Yopougon, quartier Bel Air. En ce qui concerne Marilyse et Sephora, Anoh Miensa Marie prend soin de les accompagner pour emprunter un minicar, communément appelé gbaka afin de se rendre respectivement aux quartiers Lubrafrique et Koweït de Yopougon.

C’est un service que lui ont demandé leurs mamans lorsqu’elles sont venues les accompagner le premier jour de stage. Puis à son tour, elle part emprunter un véhicule pour Abobo, son lieu de résidence.

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