06122026Headline:

Bénin : Le pouvoir de Patrice Talon a trébuché, tangué avant de revenir à son ordre normal

Dimanche à Cootonou, en fin de journée, les autorités béninoises assurent que la situation est désormais « sous contrôle ». Plusieurs militaires impliqués dans la tentative de coup de force ont été interpellés, tandis que d’autres sont parvenus à s’échapper. Des opérations de ratissage se poursuivent encore dans certaines zones sensibles. Mais si l’ordre constitutionnel a tenu, le pays a vécu l’une des journées les plus éprouvantes de son histoire récente. Retour sur ces heures où le Bénin a retenu son souffle.

Une décennie après ce que l’histoire politique africaine a retenu comme le « coup d’État le plus bête du monde » au Burkina Faso, le Bénin a failli inscrire à son tour une tentative de putsch d’une brièveté singulière. Quelques heures seulement après l’apparition de militaires armés à l’écran de la télévision nationale annonçant la destitution du président Patrice Talon, les autorités déclaraient avoir repris la main. Dans une courte allocution diffusée dans la soirée, le chef de l’État a reconnu que « le pays a vécu des événements d’une gravité extrême ». Une secousse ressentie jusque dans les cercles les plus fermés du pouvoir. Car si l’épisode a été rapidement contenu, il laisse derrière lui des morts, des otages et de nombreuses zones d’ombre.

Des attaques ciblées contre les hauts gradés
Tout commence avant l’aube. Aux alentours de 3 heures du matin, des hommes armés prennent pour cible les résidences de plusieurs officiers supérieurs afin de neutraliser la chaîne de commandement afin de limiter toute réaction coordonnée au sein des Forces de défense et de sécurité. À Abomey-Calavi, le domicile du général Bertin Bada, directeur du cabinet militaire du président, est pris d’assaut avec une violence particulière. L’épouse et la fille du général sont touchées par balles. La première succombe à ses blessures, la seconde est grièvement blessée. Le général Bada, lui, parvient à échapper de justesse aux assaillants. Promu en juin dernier au rang de général de corps aérien, une première au Bénin, qui ne comptait jusque-là aucun général quatre étoiles dans son armée de l’air, Bertin Bada fait partie du premier cercle sécuritaire du chef de l’État. Son domicile n’a manifestement pas été choisi au hasard.

Pascal Tigri a commandé le 3ᵉ Bataillon interarmes avant de prendre la tête du Groupement des forces spéciales, une unité placée sous l’autorité de la Garde nationale. Il est aussi le frère cadet d’Alassane Tigri, vice-président du parti Les Démocrates, dirigé par l’ancien président Thomas Boni Yayi.
D’autres attaques surviennent simultanément. La résidence du général Abou Issa, chef d’état-major de l’armée de terre, est investie. Les mutins parviennent à s’en emparer et enlèvent l’officier avant de quitter les lieux. Le général Faïzou Gomina, commandant de la Garde nationale et supérieur hiérarchique du lieutenant-colonel Tigri, connaît le même sort. En soirée, ces deux hauts gradés se trouvent toujours entre les mains des mutins, désormais en fuite. Après ces premières opérations, un commando se dirige vers la résidence du président Patrice Talon, située au cœur de Cotonou, près du camp Ghézo. Les affrontements avec la Garde républicaine sont intenses. Des échanges de tirs nourris sont signalés par des témoins. Les assaillants tentent ensuite de pénétrer dans l’enceinte du palais présidentiel. Là encore, la résistance est ferme. Les hommes chargés de la sécurité du chef de l’État tiennent leurs positions et repoussent les mutins. Patrice Talon, selon son entourage, est rapidement mis en lieu sûr.

Mis en échec à la présidence, les mutins changent alors de stratégie
Peu après, les hommes du lieutenant-colonel Pascal Tigri se rendent au siège de la SRTB, la radiotélévision nationale béninoise. Sous la menace de leurs armes, ils contraignent les techniciens présents à enregistrer un message. Il est alors environ 9 h 30. Face caméra, l’officier prend la parole au nom d’un « Comité militaire pour la refondation ». Il annonce la destitution du président Patrice Talon, la suspension de la Constitution et la dissolution de l’ensemble des institutions. Il affirme que l’armée exercera « jusqu’à nouvel ordre » la plénitude des pouvoirs de l’État. Dans sa déclaration, Pascal Tigri dénonce la gouvernance du chef de l’État, évoque les restrictions liées aux choix électoraux, le vote de lois controversées, les départs en exil et les arrestations d’opposants. Un discours qui rappelle, dans son inspiration, les justifications avancées par les juntes au pouvoir au Mali, au Niger ou au Burkina Faso. Moins de vingt minutes plus tard, le signal de la SRTB est coupé. Des soldats loyalistes encerclent le bâtiment et en reprennent le contrôle sans tarder.

Vers 11 h 45, la télévision nationale émet de nouveau. Le ministre de l’Intérieur, Alassane Seïdou, apparaît à l’écran. Il affirme que la situation est sous contrôle et évoque une mutinerie menée par « un groupuscule de soldats ». Selon lui, la fidélité des Forces armées à leur serment républicain a permis de faire échec à cette tentative. Un message destiné autant à rassurer la population qu’à démontrer l’unité de l’appareil sécuritaire. Pourtant, sur le terrain, les tensions ne retombent pas immédiatement. Dans les heures qui suivent, des détonations continuent d’être entendues dans plusieurs quartiers de la capitale. Près de la caserne de la Garde nationale, à proximité de l’aéroport de Fidjrossè, des tirs sont signalés. En fin de matinée, des échanges d’armes lourdes retentissent dans le nord de Cotonou, alors que des mutins cherchent à quitter la ville. Les autorités annoncent l’interpellation de treize personnes, principalement celles impliquées dans la prise de la SRTB. Mais les principaux instigateurs demeurent introuvables. Le ministre de la Défense, Fortunet Nouatin, assure que les opérations de ratissage se poursuivent et qu’un dénouement est attendu dans les heures suivantes.

Une riposte militaire coordonnée
Si la tentative a été contenue, c’est en grande partie grâce à la réaction rapide des forces dites loyalistes, notamment la Garde républicaine commandée par le colonel Djimon Dieudonné Tévoédjrè. La coordination générale de la riposte a été assurée par le chef d’état-major des armées, le général Fructueux Gbaguidi. Particularité notable : ce dernier se trouvait à Paris pour un déplacement professionnel prévu de longue date. Malgré la distance, il est resté en liaison permanente avec le président Talon et avec Romuald Wadagni, ministre des Finances et figure de la majorité présidentielle. Première tentative armée contre le pouvoir à Cotonou depuis 1972, l’épisode est suivi de près par les chancelleries étrangères. Paris est en alerte. Selon plusieurs sources, des éléments des forces spéciales françaises présents dans le pays pour la sécurisation des emprises diplomatiques sont prépositionnés à titre préventif. À Abuja, le Nigeria se montre également attentif à l’évolution de la situation, dans un contexte régional déjà fragilisé par plusieurs prises de pouvoir militaires.

Le profil trouble du lieutenant-colonel Tigri
Si la tentative échoue, le parcours de son principal instigateur continue d’interroger. Formé à l’artillerie, le lieutenant-colonel Pascal Tigri a commandé le 3ᵉ Bataillon interarmes avant de prendre la tête du Groupement des forces spéciales, une unité placée sous l’autorité de la Garde nationale. Il est aussi le frère cadet d’Alassane Tigri, vice-président du parti Les Démocrates, dirigé par l’ancien président Thomas Boni Yayi. Un lien familial qui alimente spéculations et commentaires, sans qu’aucune preuve ne permette d’établir une implication politique directe. Un haut gradé béninois confie sa surprise face à l’engagement de cet officier qu’il décrit comme « réservé » et « peu enclin aux initiatives aventureuses ». Pour cette source, Pascal Tigri aurait pu être instrumentalisé par d’autres acteurs plus discrets. Dans la soirée, Patrice Talon s’adresse finalement à la nation. Il qualifie la mutinerie d’entreprise fondée sur des « revendications fallacieuses » et affirme avoir pris, en lien avec le commandement militaire, les dispositions nécessaires pour neutraliser les auteurs. Le chef de l’État prévient que cette tentative n’échappera pas à la justice, tout en reconnaissant que certains mutins, encore en fuite, détiennent des otages. Une reconnaissance qui rappelle que, malgré le retour au calme institutionnel, l’épisode n’est pas totalement clos.

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