1000 tonnes d’uranium et des voies d’exportation fermées. Niamey fait désormais face aux limites du bras de fer juridique. Ce litige autour de l’uranium nigérien amène l’État à durcir sa position pendant que les procédures internationales s’enlisent. Du Niger au Mali, comment les États sahéliens testent leur souveraineté minière face aux multinationales et aux arbitrages internationaux.
Le contentieux opposant l’État nigérien au groupe français Orano autour de l’exploitation de l’uranium continue de cristalliser les tensions entre souveraineté nationale revendiquée et contraintes juridiques internationales. Lors d’une conférence de presse tenue à Niamey, le ministre des Mines, Ousmane Abarchi, a réaffirmé la détermination des autorités à faire appliquer strictement la réglementation minière nationale, tout en rejetant toute accusation assimilant cette démarche à une spoliation. « Le Niger applique sa réglementation minière en toute souveraineté et sévira contre tout partenaire qui ne s’y conforme pas », a déclaré le ministre, dans un ton ferme. Il a notamment dénoncé des déséquilibres persistants dans la commercialisation de l’uranium extrait du site de la Somaïr, exploité depuis plusieurs décennies par Orano, héritier de l’ancienne Areva.
Des déséquilibres dénoncés sur plus d’un demi-siècle
Selon Ousmane Abarchi, les données consolidées couvrant plus de cinquante ans d’exploitation révèlent un rapport défavorable à l’État nigérien. Sans entrer dans le détail des mécanismes commerciaux, le ministre a évoqué un système qui aurait longtemps bénéficié à l’opérateur étranger, au détriment des intérêts nationaux. Le gouvernement reproche également à Orano Mining de ne pas avoir réglé certaines obligations fiscales pour l’année 2025. Le montant de la redevance superficiaire, assorti de pénalités, a été estimé à 4,381 milliards de francs CFA. Une somme que les autorités considèrent comme révélatrice d’un manquement aux engagements contractuels. Présent aux côtés du ministre des Mines, le ministre de la Justice, Alio Daouda, a apporté un éclairage juridique sur la position de l’État. Selon lui, le contrat liant le Niger à Orano ne confère aucun droit de propriété sur les ressources du sous-sol.
« Il s’agit d’un droit d’exploitation conditionné, et non d’une appropriation du sous-sol nigérien, qui demeure un attribut souverain de l’État », a-t-il insisté.
Cette distinction, au cœur de la doctrine juridique défendue par Niamey, justifie aux yeux des autorités la possibilité de sanctions en cas de non-respect des obligations environnementales, fiscales ou sociales. Depuis l’arrivée au pouvoir des autorités actuelles, la question du contrôle des ressources naturelles occupe une place centrale dans le discours officiel. L’uranium, pilier historique de l’économie nigérienne, est devenu un symbole politique fort, dans un pays qui cherche à redéfinir ses relations avec ses partenaires traditionnels. Niamey rejette ainsi « toute rhétorique qui assimile à un vol l’exercice de sa souveraineté sur une ressource nationale ». Une formulation qui traduit la volonté du pouvoir de répondre aux critiques internationales tout en consolidant son assise interne.
Les 1 000 tonnes d’uranium de Tiani à l’arrêt
Sur le terrain, cette fermeté se heurte toutefois à des réalités logistiques et diplomatiques complexes. Les 1 000 tonnes d’uranate, communément appelé yellow cake, associées au site de Tiani, demeurent stockées à la base 101 de Niamey. Leur exportation, annoncée avec insistance ces derniers mois, n’a toujours pas eu lieu. Le navire russe Matros Shevchenko, présenté comme devant assurer le transport de la cargaison, a quitté le port togolais de Lomé dans la nuit du 25 décembre 2025, à destination du port de Kavkaz en mer Noire. Il est reparti sans l’uranium nigérien. Aucune alternative crédible n’a, pour l’heure, émergé. Aucun pont aérien n’est envisagé pour une cargaison aussi sensible. Aucun port régional ne s’est déclaré disposé à accueillir un produit soumis à un litige international. Le refus des autorités togolaises d’autoriser l’embarquement depuis Lomé, combiné aux incertitudes régionales, a mis un coup d’arrêt à l’opération. Dans ce contexte, le discours souverainiste martelé ces derniers mois se heurte à une réalité plus contraignante. L’uranium reste sur place, sans perspective immédiate de sortie du territoire.
Deux options limitées pour Niamey
Face à cette impasse, les choix qui s’offrent aux autorités nigériennes apparaissent restreints. La première option consisterait à reprendre langue avec Orano et à engager des négociations, dans un cadre juridique et commercial renégocié. La seconde serait de rapatrier discrètement le stock vers Arlit, centre historique de l’exploitation de l’uranium, en attendant une issue plus favorable. Aucune de ces options n’est présentée officiellement comme privilégiée. Mais elles illustrent les limites d’une stratégie de rupture brutale dans un secteur structuré depuis des décennies par des contrats internationaux.
Un parallèle avec le dossier Barrick au Mali
Le cas nigérien n’est pas isolé. Au Mali voisin, un différend opposant l’État à Barrick Gold autour du complexe aurifère de Loulo-Gounkoto a récemment trouvé une issue après plusieurs mois de tensions. Là aussi, les autorités maliennes avaient engagé un bras de fer avec une multinationale, invoquant leur souveraineté sur les ressources naturelles. Le litige avait donné lieu à une procédure d’arbitrage international devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (ICSID), ainsi qu’à une mise sous administration provisoire du complexe minier par l’État malien. Le communiqué publié le 24 novembre par Barrick Mining Corporation a confirmé la normalisation des relations. La compagnie canadienne a accepté de retirer sa procédure d’arbitrage, tandis que le gouvernement malien a levé les accusations portées contre l’entreprise et libéré quatre employés retenus dans le cadre de l’affaire.
Le contrôle opérationnel du site a été restitué à Barrick, mettant fin à une période d’incertitude. Selon les termes de l’accord, aucun changement substantiel n’a été apporté au partage des revenus, à la fiscalité ou aux engagements d’investissement. La législation minière a continué de s’appliquer sans effet rétroactif. Ce précédent malien illustre les rapports de force réels entre États africains et multinationales minières. Si les discours politiques mettent en avant la souveraineté et la reprise en main des ressources, les arbitrages internationaux et les cadres contractuels existants réduisent souvent les marges de manœuvre. Dans le cas de Barrick, le retour à la normale s’est opéré sans concessions significatives de la part de la compagnie. Pour certains observateurs, cette issue souligne la difficulté pour les États de transformer une posture politique en gains économiques concrets.
À Niamey, le parallèle avec le Mali est suivi de près. Le dossier Orano pourrait, lui aussi, se retrouver devant des instances d’arbitrage international, avec des conséquences financières et diplomatiques potentiellement lourdes pour le Niger. La situation éclaire sur un dilemme récurrent : comment faire valoir une souveraineté légitime sur les ressources naturelles tout en composant avec des contrats anciens, des investisseurs puissants et un droit international contraignant. L’uranium nigérien reste bloqué, et le contentieux avec Orano demeure entier. Les autorités maintiennent un discours de fermeté, tandis que les partenaires étrangers observent avec prudence l’évolution du dossier.



