05052026Headline:

Mali-Barrick Gold : Comment Bamako et le géant canadien ont vendu 02 ans de conflit

Après deux ans de bras de fer, le Mali et Barrick Gold trouvent un accord historique pour la mine de Loulo-Gounkoto. Saisies d’or, arrestations, menaces d’expropriation : la plus grande mine du Mali a désormais un avenir sécurisé pour vingt-deux ans. Renouvellement de permis, versement de 430 millions de dollars : les dessous de la réconciliation entre Bamako et le canadien Barrick.

Le feuilleton judiciaire et fiscal qui opposait le Mali au géant minier canadien Barrick Gold vient de connaître son épilogue. Après deux années de tensions ponctuées de saisies d’or, d’arrestations de cadres et de menaces d’expropriation, l’État malien et le groupe coté à Toronto et New York ont ​​scellé un accord global autour du complexe aurifère de Loulo-Gounkoto, la plus grande mine d’or du pays. Le décret adopté le 13 février 2026 par le Conseil des ministres maliens, renouvelant pour dix ans le permis d’exploitation de la mine de Loulo, constitue l’aboutissement d’un processus de normalisation engagé depuis novembre 2025. Il sécurise un actif qui a généré près de 900 millions de dollars de revenus en 2024 et offre un horizon d’extraction de plus de deux décennies au groupe canadien.

Un conflit né de la réforme du code minier
Les racines du différend plongent dans la révision du code minier malien engagée début 2023. À la suite d’un audit sectoriel mené en 2022, Bamako avait décidé d’augmenter sa part de la rente aurifère. L’or représente en effet entre 80 et 85 % des recettes d’exportation du pays et environ 25 % de son budget national. Un pilier stratégique que les autorités de transition entendaient mieux exploiter. Promulgué en août 2023, le nouveau code minier a relevé plusieurs exigences. L’État et les acteurs nationaux peuvent désormais détenir jusqu’à 35 % des intérêts dans les projets miniers, contre 20 % auparavant. Les taux de redevances et l’impôt sur les sociétés ont également été revus à la hausse, tandis qu’une partie des exonérations fiscales accordées aux sociétés étrangères a été remise en cause. L’objectif affiché : dégager 500 millions de dollars de revenus miniers supplémentaires par an pour le budget de l’État . Barrick, opérateur principal du complexe Loulo-Gounkoto détenu à 80 % par le groupe et à 20 % par l’État, a contesté l’application rétroactive de ce nouveau cadre à ses concessions existantes. Le désaccord portait sur la fiscalité, les participations, mais aussi sur la sécurité juridique des investissements déjà consentis. Le bras de fer était lancé.

Le 11 janvier, les autorités maliennes ont saisi entre trois et quatre tonnes d’or distribuées sur le site de Loulo-Gounkoto, d’une valeur estimée à près de 245 millions de dollars.
L’année 2024 a vu la confrontation atteindre des sommets rarement observés entre un État africain et une majeure minière internationale. En septembre, quatre cadres de Barrick ont ​​été arrêtés et inculpés pour malversations financières. En décembre, un mandat d’arrêt a été émis contre Mark Bristow, alors PDG du groupe, pour blanchiment de capitaux et violation de la réglementation financière de l’UEMOA . Une mesure d’une gravité exceptionnelle pour un dirigeant de cette envergure. Parallèlement, le gouvernement réclamait environ 500 millions de dollars de taxes impayées et accusait Barrick de ne pas avoir respecté un premier accord conclu en septembre 2024, pour lequel la compagnie avait pourtant versé 85 millions de dollars. Le point culminant a été atteint en janvier 2025. Le 11 janvier, les autorités maliennes ont saisi entre trois et quatre tonnes d’or stocké sur le site de Loulo-Gounkoto, d’une valeur estimée à près de 245 millions de dollars. Trois jours plus tard, Barrick annonce la suspension de l’ensemble de ses opérations au Mali, faisant planer le risque d’une fermeture prolongée de la plus grande mine d’or du pays.

Un changement de direction chez Barrick pour sortir de l’impasse
Les mois suivants ont été marqués par une impasse quasi totale, malgré plusieurs tentatives de médiation. En février 2025, un accord prévoyant le versement de 275 milliards de FCFA (environ 438 millions de dollars) au gouvernement malien n’a jamais été exécuté. En avril, les autorités ont fermé le bureau de Barrick à Bamako et menacé de placer la mine sous administration provisoire, ce qui fut effectivement fait en juin. L’exploitation n’a repris qu’en octobre, sous cette administration de substitution, tandis que le différend restait pendant devant les juridictions maliennes et les instances d’arbitrage international. La gestion du dossier malien a finalement coûté son poste à Mark Bristow, contraint à la démission fin septembre 2025 sous la pression d’un conseil d’administration soucieux de sécuriser un actif jugé stratégique. Mark Hill, nommé PDG par intérim, a immédiatement communiqué une lettre aux autorités maliennes pour relancer les négociations, signalant une inflexion plus pragmatique dans la stratégie du groupe au Sahel.

Barrick s’engage à verser au total 244 milliards de FCFA, soit environ 430 millions de dollars, au Mali
Le 21 novembre 2025, un accord verbal de principe a été trouvé entre Bamako et Barrick. Trois jours plus tard, le groupe canadien annonce probablement la conclusion d’un accord mettant fin à l’ensemble des différends. Une annonce saluée par un lien de son action à un plus haut de treize ans à la Bourse de Toronto. Les termes de l’accord sont structurants pour les deux parties. Toutes les poursuites pénales contre Barrick, ses filiales et ses employés sont abandonnées. Les quatre employés détenus depuis 2024 sont libérés. L’administration provisoire est levée et le contrôle opérationnel du complexe Loulo-Gounkoto est restitué au groupe. En contrepartie, les filiales de Barrick retirent les procédures d’arbitrage engagées devant le CIRDI, le tribunal du groupe Banque mondiale dédié aux différends entre investisseurs et États. Sur le plan financier, Barrick s’engage à verser au total 244 milliards de FCFA, soit environ 430 millions de dollars, au Mali. Un effort qui s’ajoute aux obligations fiscales renforcées issues du nouveau code minier.

Dix ans de plus pour Loulo et un horizon de 22 ans de production
Le décret adopté le 13 février 2026 par le Conseil des ministres malien renouvelle pour dix années supplémentaires le permis d’exploitation de la mine d’or de Loulo, désormais transféré à SOMILO SA, filiale locale de Barrick. Le permis initial, accordé en 1996 pour trente ans, arrivait à échéance en 2026. La surface d’exploitation passe de 48 à 261 kilomètres carrés, incluant de nouvelles zones d’exploration et de production. Une nouvelle étude de faisabilité, acceptée par les deux parties, identifie des réserves économiquement viables pour six années d’exploitation à ciel ouvert et saisit années d’exploitation souterraine, soit un horizon de vingt-deux ans. Avec une production brute annuelle projetée à environ 421 000 onces d’or, Loulo-Gounkoto reste un pilier de la production industrielle malienne. Pour un pays où la production aurifère industrielle a reculé de plus de 20 % l’an passé, cette normalisation constitue un enjeu macroéconomique majeur.

Un précédent pour le nationalisme des ressources en Afrique de l’Ouest
L’accord entre le Mali et Barrick s’inscrit dans une tendance de fond au renforcement des exigences des États producteurs d’or en Afrique de l’Ouest. Mali, Burkina Faso, Ghana : tous durcissent leurs cadres fiscaux et juridiques pour maximiser leur part des revenus miniers, alors que le cours de l’or évoluent à des niveaux historiquement élevés. Le Mali n’est pas un cas isolé. En 2024, l’australien Resolute Mining a accepté de payer environ 160 millions de dollars pour régler un différend fiscal, après la détention de son directeur général lors de discussions à Bamako. La résolution du conflit avec Barrick montre toutefois que ce nationalisme des ressources tend, au moins pour l’instant, vers des solutions négociées plutôt que vers des expropriations unilatérales. Le Mali obtient des conditions fiscales améliorées, un règlement financier massif et une plus grande influence sur la gouvernance minière. Barrick, de son côté, sécurise l’exploitation de l’un de ses actifs stratégiques pour plus de deux décennies. Ce modèle de compromis pourra tenir dans la durée, dans un contexte de concurrence croissante entre États africains pour attirer les capitaux miniers. Loulo-Gounkoto reste en tout cas un test grandeur nature de la capacité du Mali à concilier souveraineté économique, sécurité juridique et attractivité pour les investisseurs.

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