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À l’ONU, la France refuse que la traite négrière soit l’injustice « la plus inhumaine »

L’ONU a qualifié l’esclavage d’injustice la plus inhumaine de l’histoire. Malgré son passé de puissance négrière, la France s’est abstenue, craignant une hiérarchie des crimes.

C’est un vote qui fait couler beaucoup d’encre. Mercredi 25 mars, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté, avec 123 voix favorables, un texte qualifiant la traite transatlantique et l’esclavage des Africains d’« injustice la plus inhumaine et la plus durable » de l’histoire.

Si cette résolution vise à honorer la mémoire des victimes et à avancer vers une justice réparatrice, le choix de Paris est une surprise : la France n’a pas apporté son soutien et a choisi l’abstention. Le pays fait ainsi partie des 52 États qui ont opté pour la réserve, aux côtés de la quasi-totalité de l’Union européenne, du Canada ou encore du Japon.

Une question de « hiérarchie » des crimes
Pourquoi ”le pays des droits de l’homme”, a-t-il refusé de voter « pour » ? Pour Sylvain Fourel , représentant français à l’ONU, le problème réside dans la formulation. Paris craint que ce texte n’établisse une sorte de classement entre les différentes tragédies de l’Histoire.

Selon la diplomatie française, comparer des drames humains au risque d’en minimiser certains créerait des « difficultés juridiques » et une concurrence mémorielle inutile.

Pourtant, la France avait été pionnière en la matière. Dès 2001, la loi Taubira reconnaissait déjà l’esclavage comme un crime contre l’humanité.

Cette fois-ci, c’est le superlatif utilisé par l’ONU qui a bloqué le vote français.

Un passé qui pèse lourd
Cette abstention réveille cependant des souvenirs douloureux. Entre le XVIe et le XIXe siècle, la France fut la deuxième puissance négrière d’Europe, juste derrière la Grande-Bretagne.

Des ports comme Nantes, Bordeaux ou La Rochelle ont bâti leur immense richesse sur ce commerce triangulaire.

Environ 2 800 navires ont quitté les côtes françaises pour déporter des centaines de milliers d’Africains.

Le Code noir de 1685, sous Louis XIV, considérait clairement les esclaves comme des « biens meubles ».

Bien que Victor Schœlcher ait obtenu l’abolition définitive en 1848, l’héritage de cette période reste visible dans l’architecture et l’économie des grandes villes atlantiques françaises.

Des surprises sur le continent africain
Par ailleurs, cette abstention intervient dans un climat déjà électrique. En Afrique de l’Ouest et au Sahel, le sentiment de rejet envers la politique française est vif. Au Mali, au Burkina Faso et dans la plupart des ex-colonies françaises, une nouvelle génération dénonce ce qu’elle appelle le « néocolonialisme ». Entre les critiques sur le Franc CFA et les échecs perçus de la lutte contre le terrorisme, l’attitude de Paris est souvent jugée paternaliste.

Dans ce contexte de rupture, ce refus de soutenir une résolution aussi symbolique risque-t-il d’élargir un peu plus le fossé ?

La France n’est pas en tout cas la seule à avoir surpris l’assemblée. Si la Côte d’Ivoire a voté en faveur du texte, deux pays africains directement marqués par cette histoire se sont abstenus : le Bénin et Madagascar.

Le cas du Bénin interpelle particulièrement, le port de Ouidah ayant été l’un des points de départ majeurs de la traite. À l’instar de la France, les autorités béninoises et malgaches auraient exprimé des réserves sur l’expression « crime le plus grave ». Pour ces diplomaties, hiérarchiser les horreurs du passé reste un exercice périlleux.

 

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