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200 soldats d’élite nigérians en Turquie : Ankara monte en puissance dans la stratégie de défense

Le Nigeria et la Turquie ont scellé un accord de coopération militaire qui verra deux cents membres des forces spéciales nigérianes se rendre sans délai en Turquie pour y suivre une formation. L’annonce a été faite par Christopher Musa, ministre de la Défense du Nigeria, samedi 18 avril, en marge du 5ᵉ Forum diplomatique d’Antalya, à l’issue d’entretiens avec son homologue turc, Yasar Guler. Ce projet s’inscrit dans le cadre du protocole sur la coopération militaire signé entre Abuja et Ankara lors de la visite du président nigérian Bola Ahmed Tinubu en Turquie, en janvier dernier.

Selon le ministre nigérian, l’envoi des soldats débutera dès son retour au pays. Cette formation sera suivie d’exercices conjoints sur le terrain entre militaires des deux nations. Au-delà de la simple instruction, l’accord prévoit également une coopération industrielle : production partagée d’équipements de défense et transfert de technologies militaires. « Depuis 1960, la Turquie est comme une famille pour le Nigeria », a déclaré Christopher Musa, saluant une longue collaboration. Les forces armées nigérianes utilisent déjà des drones et des hélicoptères de fabrication turque. Le ministre a souligné que la Turquie possède une expérience éprouvée en matière de défense et de lutte contre le terrorisme, un savoir-faire que le Nigeria entend bien exploiter par un échange d’expertise. Outre la formation et la coproduction, des échanges réguliers d’officiers et de soldats sont également programmés.

La stratégie de diversification
Cette annonce intervient quelques semaines après l’arrivée d’instructeurs américains au Nigeria. En se tournant vers un deuxième pays membre de l’OTAN, Abuja confirme sa volonté de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier sécuritaire. La détérioration de la situation dans le Sahel a permis à des groupes djihadistes d’étendre leurs actions vers le nord-ouest du Nigeria, s’ajoutant à une insurrection vieille de dix-sept ans dans le Nord-Est. À ces défis s’ajoutent un conflit entre agriculteurs et éleveurs dans le centre, des violences séparatistes dans le Sud-Est et les activités des « bandits » gangs armés qui pillent, tuent et kidnappent dans le Nord-Ouest. La multiplication des attaques ces derniers mois a suscité l’ire des États-Unis, qui ont mené, en coordination avec les autorités nigérianes, des frappes aériennes ciblant des djihadistes le jour de Noël dans l’État de Sokoto. Depuis, le partenariat sécuritaire avec Washington s’est renforcé, avec l’envoi de deux cents soldats américains chargés de former leurs homologues nigérians. Mais Abuja cherche visiblement à élargir son éventail de partenaires, et la Turquie offre des atouts non négligeables.

La Turquie, fournisseur de choix en matière de drones et d’industrie de défense
Ankara est réputée pour ses drones armés, dont elle est le premier exportateur mondial. Ces engins, jugés performants et peu coûteux, ont fait leurs preuves sur plusieurs théâtres d’opérations, de la Libye au Haut-Karabakh. « La Turquie a considérablement amélioré sa production de matériel militaire, tandis que le Nigeria est encore en phase de développement », a expliqué Christopher Musa. « Nous avons convenu de nous associer pour coproduire certains équipements dès maintenant, car nous menons une guerre asymétrique depuis près de dix-sept ans. La Turquie possède plus de quarante ans d’expérience. » Cette dynamique a été formalisée lors de la visite d’État du président Tinubu à Ankara fin janvier, la première d’un chef d’État nigérian en Turquie depuis neuf ans. Neuf accords ont alors été conclus, couvrant la défense, le renseignement, l’éducation, les médias, la diaspora, le commerce, le développement social et la coopération institutionnelle entre les ministères des Affaires étrangères. Un comité mixte sur l’économie et le commerce (JETCO) a été créé pour attirer les capitaux turcs.

Les deux pays entendent porter leurs échanges bilatéraux à 5 milliards de dollars.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a également indiqué qu’Ankara était prête à approfondir la coopération en matière de formation militaire et d’échange de renseignements, tout en affirmant son soutien au Nigeria dans la lutte contre le terrorisme. Des discussions ont eu lieu entre Turkish Petroleum Corporation, BOTAS et les entreprises énergétiques nigérianes pour une éventuelle coopération dans le secteur des hydrocarbures. Le Nigeria souffre depuis des années des attaques de groupes armés, en particulier dans le nord-est où Boko Haram sévit depuis 2009. Le conflit, rejoint par d’autres factions djihadistes, a fait plus de 40 000 morts et déplacé près de deux millions de personnes. La pression sécuritaire ne faiblit pas, et l’armée nigériane, malgré les ressources engagées, peine à endiguer la violence. La coopération avec Ankara vise à apporter un complément d’expertise, notamment dans le domaine des forces spéciales et des frappes de précision.

Plus de cinquante entreprises turques opèrent au Nigeria, avec un volume d’investissements estimé à 400 millions de dollars, et la valeur cumulée des projets réalisés par des entrepreneurs turcs approche les 3 milliards.
Au cours des onze premiers mois de 2025, le volume du commerce bilatéral entre la Turquie et le Nigeria a atteint 688,4 millions de dollars. Plus de cinquante entreprises turques opèrent au Nigeria, avec un volume d’investissements estimé à 400 millions de dollars, et la valeur cumulée des projets réalisés par des entrepreneurs turcs approche les 3 milliards. Une présence économique qui facilite les rapprochements stratégiques. L’ambassadeur turc au Nigeria, Mehmet Poroy, avait déclaré en février dernier : « Nous sommes entrés dans une ère de coopération plus étroite dans le domaine militaire. » Les faits lui donnent raison. Reste à savoir si cette montée en puissance opérationnelle permettra de réduire l’insécurité chronique qui paralyse le nord du pays. Les deux cents soldats qui s’envoleront pour la Turquie constituent une pièce supplémentaire dans le dispositif complexe d’une lutte antiterroriste qui, après dix-sept ans, n’a toujours pas livré tous ses secrets. Le pari d’Abuja est de miser sur un partenaire aguerri et innovant pour sortir de l’ornière. Le temps dira si la stratégie porte ses fruits.

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