Après les échecs successifs des discussions Téhéran-Washington à Islamabad, Saint Pétersbourg en Russie se positionne en médiatrice alternative alors que les pourparlers continuent d’être boycottés par la partie américaine. Téhéran préfère jouer la carte russe pour sécuriser ses propositions. C’est à cet effet que le chef de la diplomatie iranienne est à Saint-Pétersbourg pour des consultations de haut niveau. Abbas Araghchi, ministre des Affaires étrangères (MAE Iran), est arrivé, ce lundi matin, dans la ville russe de Saint-Pétersbourg, où il doit rencontrer le président Vladimir Poutine, selon l’agence IRNA.
Face à une diplomatique tendu suite aux discussions non concluantes, menées sous médiation pakistanaise, aucun accord de cessez-le-feu durable n’en a découlé. « Comme vous le voyez, nous avons toujours mené des consultations étroites avec la Russie sur un large éventail de questions, en particulier régionales, et avons également mené des discussions bilatérales constantes », a déclaré Araghchi dans une vidéo publiée sur sa chaîne Telegram à son arrivée en Russie.
Des négociations qui ne décollent point
Le déplacement du chef de la diplomatie iranienne survient au lendemain d’une réunion prévue à la Maison Blanche, où Donald Trump devait s’entretenir avec son équipe de sécurité nationale pour sortir de l’impasse des négociations. Depuis le début de l’opération militaire américano-israélienne contre l’Iran le 28 février, suivie d’un cessez-le-feu « double » de deux semaines annoncées le 7 avril, les positions respectives n’ont guère évolué. La délégation américaine, conduite par le vice-président JD Vance, et la délégation iranienne, emmenée par le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, se sont quittées sur un constat d’échec : « aucun accord n’a été trouvé pour une solution à long terme », ont reconnu les deux camps. C’est dans ce vide diplomatique que la Russie avance ses pions. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a confirmé que Vladimir Poutine rencontrerait Abbas Araghchi. Les sujets à l’ordre du jour devraient inclure les moyens de résoudre le conflit au Moyen-Orient, mais aussi, plus largement, la coordination stratégique entre Moscou et Téhéran face aux pressions occidentales. Pour l’Iran, qui subit un blocus naval américain imposé le 13 avril, disposer d’un « plan B » russe est une manière de maintenir la pression sur Washington tout en diversifiant ses options diplomatiques.
La proposition iranienne en trois étapes, le nucléaire relégué
Selon des informations de la chaîne Al Mayadeen et du site Axios, l’Iran a transmis aux médiateurs notamment pakistanais un plan en trois phases destiné à débloquer la situation. La première étape exige la fin de la guerre et des « garanties » que les opérations militaires contre l’Iran et le Liban ne reprendront pas. « Aucune autre question ne sera discutée à ce stade », précise la chaîne. La seconde phase, à mener en coordination avec Oman, porte sur « la gestion du détroit d’Ormuz après la fin de la guerre ». Ce n’est qu’à la troisième étape que sera abordé le programme nucléaire iranien, sujet le plus sensible pour Washington et Tel-Aviv. Cette architecture reflète la priorité tactique de Téhéran : lever le blocus naval et rouvrir le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part significative du pétrole mondial, avant même d’envisager des concessions sur l’enrichissement d’uranium. Axios souligne que la proposition iranienne « contournerait la question nucléaire en direction d’un accord plus rapide ». Les États-Unis, qui ont imposé un blocus naval le 13 avril, considèrent cette condition comme difficile à accepter tant que des garanties de non-prolifération ne sont pas obtenues. Le plan iranien a été présenté par l’intermédiaire de médiateurs pakistanais, confirmant le rôle croissant d’Islamabad dans les tractations régionales. Le Pakistan, qui entretient des relations complexes avec l’Iran (notamment sur le dossier baloutche) et avec les États-Unis (allié traditionnel mais sous tension), joue les intermédiaires de fortune. Oman, autre médiateur historique dans le dossier irano-américain, est également mis à contribution, en particulier pour la phase deux relative au détroit stratégique. « Oman est un pays ami qui nous est proche. Il a pris une très bonne position pendant la guerre », a rappelé Araghchi, soulignant que les deux États sont riverains du détroit d’Ormuz et doivent coordonner leurs positions pour assurer la sécurité du trafic maritime.
« L’Iran peut devenir une grande puissance multipolaire » : Le pari russe
Le député russe Alexeï Pouchkov, président du comité de politique de l’information du Conseil de la Fédération, a livré une analyse qui en dit long sur la perception du conflit dans les cercles du pouvoir moscovite. Dans une interview à TASS, il a estimé que l’Iran, après les tentatives américano-israéliennes de détruire son programme nucléaire, « s’efforcera de le reconstruire et de le développer davantage », et qu’il est peu probable que quiconque puisse l’arrêter. « Je n’exclus pas la possibilité que l’Iran vise désormais l’arme nucléaire », a-t-il ajouté, une déclaration qui ne peut que renforcer les craintes israéliennes. Pouchkov a également souligné que, malgré des années de sanctions, l’Iran a non seulement développé sa technologie des missiles et accumulé des stocks d’uranium, mais s’est aussi doté d’un « potentiel de résilience que l’hyperpuissance américaine ne peut pas surpasser ». Selon lui, si Téhéran surmonte la crise actuelle, son contrôle sur le détroit d’Ormuz pourrait devenir « une caractéristique permanente de la région ».
« Grâce à tout cela, l’Iran pourrait potentiellement devenir une grande puissance dans le nouveau monde multipolaire. »
Ce discours, qui émane d’un parlementaire influent, reflète la vision russe d’un Moyen-Orient en reconstruction où les anciennes hiérarchies sont bousculées. Moscou, qui entretient des relations étroites avec Téhéran (notamment dans le domaine militaire et énergétique), n’a pas intérêt à voir l’Iran s’effondrer sous les frappes américaines. Un Iran fort et contestataire, capable de menacer le détroit d’Ormuz, constitue un contrepoids utile à l’influence occidentale dans la région. En se proposant comme plan B diplomatique, la Russie ne se contente pas d’offrir une alternative aux pourparlers avec Washington ; elle tisse les fils d’une alliance de revers qui pourrait redessiner les équilibres stratégiques au Proche-Orient. Les prochains jours diront si la tournée d’Abbas Araghchi à Saint-Pétersbourg débouche sur des engagements concrets, fourniture d’armes, médiation active, ou simple façade diplomatique. Téhéran, en tout état de cause, n’a jamais caché sa volonté de multiplier les canaux de négociation. La Russie, isolée par les sanctions occidentales, a tout intérêt à jouer les entremetteurs. Quant aux États-Unis, ils devront composer avec ce nouveau paramètre. L’Iran dispose désormais d’une porte de sortie qui ne passe ni par Washington ni par Bruxelles. Ce jeu à trois, Téhéran, Moscou et Washington, n’a pas fini de produire des surprises.



