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Cinéma – « Le Corridor de Doufraibo »: Chris Alex Sahiry dissèque les plaies sociales ivoiriennes à travers une satire

Corruption, racket, tensions communautaires et conflits fonciers. La trame de la nouvelle série télévisée « Le Corridor de Doufraibo » promet de secouer les téléspectateurs ivoiriens.
Dans le paysage audiovisuel ivoirien en pleine mutation, une nouvelle production entend marquer les esprits. « Le Corridor de Doufraibo », série produite par la Radiodiffusion télévision ivoirienne (Rti), et réalisée par Chris Alex Sahiry, s’annonce comme l’une des fictions les plus ambitieuses de ces dernières années.

Entre satire sociale et comédie populaire, cette œuvre de 13 épisodes de 26 minutes plonge le téléspectateur dans un univers où l’humour devient une arme de dénonciation massive.

Le 18 avril, à la Riviera Palmeraie, journalistes, critiques d’art et comédiens ont eu droit à une projection exclusive de plusieurs épisodes.

Dès les premières images, le ton est donné : Doufraibo, village fictif au décor profondément ivoirien, devient le théâtre d’une société minée par les dérives administratives, la corruption et les tensions identitaires.

Une comédie qui cache une radiographie sociale

L’histoire débute avec l’arrivée de nouveaux fonctionnaires et l’installation d’un corridor policier dans le village. Très vite, les combines, les trafics et les manipulations émergent dans une atmosphère oscillant entre éclats de rire et malaise social. Derrière les scènes burlesques se dessine pourtant une critique acerbe du fonctionnement de certaines institutions africaines.

Pour Chris Alex Sahiry, le choix du registre comique n’est pas anodin. Le réalisateur explique avoir voulu utiliser le rire comme un moyen de rendre accessibles des problématiques lourdes. « Ce film n’est pas un simple réquisitoire mais une auscultation clinique », affirme-t-il.

Selon lui, le racket n’est ici qu’une porte d’entrée vers des sujets plus profonds : corruption systémique, injustices foncières, conflits entre autochtones et allogènes ou encore crise du vivre-ensemble.

La série met également en lumière le malaise des populations rurales confrontées à des mécanismes d’expropriation et à des pratiques opaques dans la gestion des terres. « L’injustice foncière est une bombe à retardement », insiste le réalisateur, convaincu que le cinéma peut contribuer à éveiller les consciences.

Une immersion dans l’âme ivoirienne

Au-delà du propos politique et social, «Le Corridor de Doufraibo» revendique une forte identité culturelle. Les décors, les ambiances sonores et les références musicales plongent le public dans une Côte d’Ivoire des années 1980-1990, carrefour de peuples et de cultures.

L’utilisation de morceaux emblématiques comme « Indépendance Cha Cha » participe de cette volonté de reconnecter les spectateurs avec leur mémoire collective. « Nous voulions que chacun reconnaisse son environnement, ses odeurs, ses sons », explique Chris Alex Sahiry. Pour lui, cette authenticité visuelle et sonore constitue une véritable « thérapie par l’image ».

 

Le synopsis illustre parfaitement cette approche. Entre vol de poules, promesses politiques non tenues, escroquerie et rumeurs de village, Doufraibo devient le reflet d’une société où chacun tente de survivre dans un système parfois absurde.

Un casting entre légendes et nouvelle génération

Pour porter cette fresque sociale, la production a réuni plusieurs figures emblématiques de l’humour et du cinéma ivoirien. Des acteurs confirmés comme Bamba Bakary, Magnéto, Clémentine Papouet, Digbeu Cravate et Oméga David partagent l’affiche avec une jeune génération montante composée notamment de Évariste Niango, Kôrô Abou, Joël Éric Ngadi, Enk2k, Malam Adamo, Docteur Philo, Abraham Le Merveilleux ou encore Naya Maud Guerrad.

Ce mélange d’anciens et de nouveaux talents symbolise, selon le réalisateur, « le pont entre l’expérience et l’avenir ». Une manière également de transmettre les codes du métier tout en insufflant une énergie nouvelle au cinéma ivoirien.

Le cinéma ivoirien vers une nouvelle ère

Au-delà de la série elle-même, « Le Corridor de Doufraibo » s’inscrit dans une dynamique plus large de professionnalisation du secteur audiovisuel ivoirien. Soutenu par des studios privés comme Invictus Studio, le projet reflète la montée en puissance d’une industrie cinématographique qui ambitionne désormais de rivaliser avec les standards internationaux.

Chris Alex Sahiry défend une vision exigeante du métier. « Le talent sans structures n’est qu’un feu de paille », martèle-t-il. Pour lui, la Côte d’Ivoire doit sortir de l’improvisation et investir dans l’excellence technique, la formation et les nouvelles technologies afin de devenir un véritable hub audiovisuel africain.

Cette ambition rejoint la stratégie portée par les autorités ivoiriennes, notamment à travers les actions conjointes du ministère de la Culture et de la Francophonie et du ministère du Tourisme et des Loisirs. L’objectif est clair : faire du cinéma un levier de rayonnement culturel, économique et touristique.

Une fiction qui interpelle la société

Avec « Le Corridor de Doufraibo », Chris Alex Sahiry signe une œuvre qui dépasse le simple divertissement. À travers le rire, la satire et des personnages hauts en couleur, la série interroge les dérives d’une société confrontée à ses propres contradictions.

Dans un contexte où le cinéma ivoirien cherche à affirmer sa singularité sur la scène africaine, cette production apparaît comme le symbole d’une génération de créateurs décidés à raconter l’Afrique autrement : sans complaisance, mais avec humour, lucidité et ambition.

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