La donne change au sommet de l’industrie africaine. Selon le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD), le Maroc devance pour la première fois l’Afrique du Sud dans l’indice d’industrialisation du continent.
Une première historique, rendue possible par des politiques industrielles ciblées, une diversification des exportations et des investissements soutenus dans les infrastructures. Alors que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) monte en puissance, cette nouvelle hiérarchie pourrait redessiner les équilibres économiques régionaux.
Des politiques industrielles stratégiques portent leurs fruits
Le Maroc n’a pas volé sa place. Depuis plusieurs années, le royaume mène une politique industrielle volontariste, axée sur l’automobile, l’aéronautique, les engrais et les énergies renouvelables. Des groupes internationaux ont installé leurs usines dans le pays, attirés par une main-d’œuvre qualifiée, des infrastructures portuaires et routières modernes, et une stabilité politique relative. L’indice d’industrialisation de la BAD mesure plusieurs critères : la production manufacturière par habitant, les exportations de biens à moyenne et haute technologie, la part de l’industrie dans le PIB, et l’accès à l’électricité. Le Maroc excelle dans ces quatre domaines. Il a notamment réussi à développer des chaînes de valeur complètes, intégrant conception, production et logistique. L’Afrique du Sud, longtemps leader incontesté, pâtit quant à elle de la vétusté de certaines de ses infrastructures, de coupures d’électricité récurrentes et d’une croissance atone. Le pays reste une puissance industrielle majeure, mais il est désormais talonné, voire dépassé, par son concurrent nord-africain.
De « l’intégration pour le commerce » à « l’intégration pour la production »
Pour la BAD, cette bascule n’est pas anecdotique. Elle illustre un changement d’ère. Longtemps, l’intégration africaine s’est pensée autour du commerce : réduire les barrières douanières, faciliter les échanges. Désormais, l’accent doit se déplacer vers la production. C’est le sens de la formule utilisée par les économistes de l’institution : passer de « l’intégration pour le commerce » à « l’intégration pour la production ». Concrètement, cela signifie relier les infrastructures transfrontalières, les politiques industrielles nationales, l’investissement privé et les chaînes de valeur régionales. Le Maroc, en développant des clusters industriels intégrés, a montré la voie. Le pays ne se contente pas d’assembler des pièces importées ; il produit localement une part croissante des composants. Cette approche permet de créer des emplois durables, de former une main-d’œuvre qualifiée et de réduire la dépendance aux importations. Elle favorise également l’émergence de champions régionaux capables de concurrencer sur les marchés mondiaux.
La ZLECAf : Un potentiel énorme, encore à concrétiser
Ce changement de modèle intervient alors que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) monte en puissance. Officiellement lancée en 2021, elle vise à créer le plus grand marché unique du monde en termes de population, avec 1,4 milliard de consommateurs potentiels. Mais ses effets réels tardent à se faire sentir, freinés par des résistances nationales et des infrastructures souvent déficientes. La BAD estime pourtant que la mise en œuvre effective de la ZLECAf pourrait augmenter les revenus des Africains d’environ 7 % d’ici 2035, et générer jusqu’à 450 milliards de dollars de valeur ajoutée supplémentaire. Le commerce intra-africain devrait bondir de 60 % pour les produits agricoles et alimentaires, de 48 % pour les produits manufacturés et de 34 % pour les services d’ici 2045. Autant de promesses qui ne se réaliseront que si les pays africains investissent massivement dans les infrastructures de transport, d’énergie et numériques, et s’ils coordonnent leurs politiques industrielles. Le Maroc, justement, peut servir de modèle. Le royaume a su attirer les investissements étrangers tout en développant ses propres capacités productives. Devenir premier de la classe est une chose. Le rester en est une autre. Le Maroc devra maintenir son rythme d’investissement, continuer à former sa jeunesse et ne pas négliger les secteurs où l’Afrique du Sud garde une longueur d’avance, comme les technologies financières ou l’ingénierie lourde. Par ailleurs, la concurrence n’est pas seulement sud-africaine. D’autres pays, comme l’Égypte, le Nigeria ou le Ghana, affichent des ambitions industrielles.
La Tunisie, voisine du Maroc, progresse également dans l’automobile et l’électronique. La course à l’industrialisation ne fait que commencer. Mais pour la BAD, l’essentiel est ailleurs. Peu importe quel pays tient la tête, pourvu que le continent entier monte en gamme. Le Maroc, en devenant leader, prouve que l’industrialisation est possible en Afrique, loin des clichés de matière première non transformée. Le classement de la BAD n’est pas qu’un palmarès. C’est un signal envoyé aux investisseurs, aux gouvernements et aux institutions régionales. L’Afrique peut industrialiser, et le Maroc en est la preuve vivante. Reste à savoir si ses voisins sauront s’inspirer de son modèle sans chercher à le copier servilement. La ZLECAf offre un cadre unique pour mutualiser les forces et compenser les faiblesses. À condition que la volonté politique suive. Le Maroc tient la tête. Mais l’enjeu dépasse les frontières du royaume. C’est toute l’Afrique qui doit gagner ce pari de l’industrialisation pour créer des emplois, stabiliser ses sociétés et prendre sa place dans l’économie mondiale.



