Le retour de l’ambassadeur français Stéphane Romatet à Alger illustre moins une normalisation équilibrée qu’un nouveau recul diplomatique de Paris face à un pouvoir algérien qui continue d’utiliser la mémoire coloniale, les crises bilatérales et les dossiers judiciaires comme instruments de pression politique.
Plus d’un an après son rappel en avril 2025, Stéphane Romatet a retrouvé Alger le 8 mai 2026, date hautement symbolique choisie autour des commémorations des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata.
Officiellement, Paris inscrit ce retour dans une démarche mémorielle engagée depuis plusieurs années par Emmanuel Macron. Pourtant, derrière le discours sur «l’honnêteté historique», la réalité géopolitique apparaît beaucoup plus déséquilibrée.
Car la crise franco-algérienne n’est pas née d’un simple incident diplomatique. Elle a éclaté après la décision française de reconnaître explicitement le plan d’autonomie marocain comme base de règlement du dossier du Sahara. Cette orientation a provoqué une réaction particulièrement agressive d’Alger, allant jusqu’à l’expulsion de fonctionnaires français et au gel de plusieurs canaux de coopération. Depuis, le pouvoir algérien tente de transformer chaque dossier bilatéral en rapport de force permanent avec Paris.
Le retour de Romatet intervient ainsi dans un contexte où la France semble multiplier les gestes d’apaisement sans obtenir de garanties structurelles. La grâce accordée à Boualem Sansal, présentée comme un signal positif, reste révélatrice du fonctionnement politique algérien : la libération d’intellectuels ou de journalistes dépend moins de mécanismes judiciaires transparents que d’arbitrages présidentiels utilisés comme leviers diplomatiques. Le cas du journaliste Christophe Gleizes illustre à son tour cette logique. Sa possible libération apparaît déjà intégrée comme monnaie d’échange dans la reprise des relations.
Cette stratégie permet au régime algérien de maintenir une tension contrôlée avec Paris tout en consolidant sa narration intérieure. Chaque crise avec la France nourrit un discours nationaliste destiné à détourner l’attention des fragilités économiques et sociales internes.
Malgré des revenus énergétiques importants ces dernières années, l’économie algérienne demeure fortement dépendante des hydrocarbures, avec une diversification limitée, un chômage élevé chez les jeunes diplômés et une faible attractivité pour les investissements étrangers hors secteur énergétique.
Le contraste devient d’autant plus visible que la crise diplomatique a finalement renforcé le repositionnement régional du Maroc. En soutenant officiellement le plan d’autonomie marocain, Paris s’est aligné sur une dynamique déjà adoptée par Washington, Madrid ou encore plusieurs capitales africaines et arabes. Alger, de son côté, continue de faire du dossier saharien l’axe central de sa politique étrangère, au prix d’un isolement diplomatique progressif sur plusieurs dossiers régionaux.
Le choix du 8 mai comme date du retour de l’ambassadeur français montre enfin combien le pouvoir algérien reste attaché à l’exploitation politique de la mémoire coloniale. Plus de soixante ans après l’indépendance, le récit historique demeure l’un des principaux outils de légitimation du régime. Cette dépendance mémorielle traduit aussi l’incapacité des autorités à construire un nouveau récit fondé sur la performance économique, l’innovation ou l’intégration régionale.
Derrière les images de réconciliation prudente, le rapport franco-algérien reste donc marqué par une asymétrie persistante : Paris cherche la stabilisation, tandis qu’Alger continue de privilégier la tension calculée comme instrument de gouvernance et de négociation diplomatique.



