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Un pays sur deux en « situation difficile ou très grave » : Le crash d’une presse libre

En 2016, la liberté d’informer recule sur la quasi-totalité de la planète. Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé, le jeudi 30 avril 2026, son classement mondial de la liberté de la presse. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’édition de ce vingt-cinquième anniversaire n’a rien de festif. Pour la première fois depuis un quart de siècle, plus de la moitié des États évalués, 52,2 % exactement, se trouvent en situation « difficile » ou « très grave ».

Le score moyen global n’a jamais été aussi bas. « Le journalisme se meurt, asphyxié par une parole politique hostile aux reporters, fragilisé par une économie des médias en berne et pressuré par l’instrumentalisation de lois contre la presse », résume Anne Bocandé, directrice éditoriale de l’organisation. Les auteurs des attaques, ajoute-t-elle, ne se cachent plus les États autoritaires, pouvoirs complices, les acteurs économiques prédateurs et les plateformes devenues incontrôlables portent une responsabilité directe.

Plus de la moitié des pays en zone rouge
Le cru 2026 confirme une tendance lourde, déjà perceptible les années précédentes, mais qui s’est brutalement accélérée. Sur 180 pays analysés, cent ont vu leur situation se dégrader. Les extrêmes du classement restent stables dans leur composition, sinon dans leur ampleur. En tête, la Norvège conserve sa première place mondiale pour la dixième année consécutive, avec un score de 92,72. Elle est suivie par l’Estonie et les Pays-Bas, ces trois nations offrant un environnement favorable à un journalisme indépendant et pluraliste. À l’autre extrémité, l’Érythrée ferme la marche pour la troisième année de suite. La Corée du Nord, la Chine, l’Iran et la Russie occupent les avant-dernières positions, dans des univers où la presse n’existe que comme simple relais de la propagande d’État. Les conflits armés pèsent lourdement sur ces résultats. À Gaza, RSF dénombre plus de 220 journalistes tués par l’armée israélienne depuis octobre 2023, dont au moins soixante-dix dans l’exercice même de leur métier. Au Soudan, au Yémen, en Irak ou au Soudan du Sud, l’accès à l’information se fait au péril de la vie. Les guerres, qu’elles soient civiles ou internationales, laminent systématiquement tout espace de liberté rédactionnelle. Deux mouvements spectaculaires méritent l’attention. À la hausse, la Syrie réalise la remontée la plus impressionnante, passant de la 177e à la 141e place après la chute du régime de Bachar al-Assad fin 2024. Il s’agit toutefois d’une progression fragile, celle d’un pays en transition précaire, non d’une situation stabilisée. À la baisse, le Niger enregistre la plus forte chute de l’année : moins trente-sept places. Dans le Sahel, les juntes militaires et les violences des groupes armés se conjuguent pour étouffer tout contre-pouvoir médiatique.

Le Tchad dégringole, la Côte d’Ivoire progresse
L’Afrique subsaharienne offre un tableau contrasté. En matière de liberté de presse, le Tchad se classe 93e sur 180 avec un score global de 53,90/100, ce qui le maintient dans la catégorie « situation problématique », malgré une légère amélioration par rapport à l’année passée. Il avait connu des variations récentes : 96e en 2024, 108e en 2025, avant ce léger redressement en 2026. Mais l’analyse des indicateurs détaillés révèle des fragilités structurelles. Sur le plan politique, le pays occupe la 99e place, illustrant la forte influence du pouvoir sur les médias. L’indicateur économique (71e) met en évidence la précarité financière des organes de presse. RSF souligne que les pressions sur les journalistes, l’autocensure accrue et l’accès limité à l’information dans certaines régions restent des défis quotidiens. L’organisation appelle les autorités tchadiennes à renforcer les garanties légales, à lutter contre l’impunité des violences visant les professionnels des médias et à promouvoir un environnement plus pluraliste.

 

À l’inverse, la Côte d’Ivoire a réalisé une progression significative. Le pays gagne dix places, passant de la 64e à la 54e position mondiale, avec un score global de 66,27 points contre 63,69 l’année précédente. L’analyse détaillée révèle une dynamique positive dans presque tous les secteurs clés. L’indicateur économique enregistre le bond le plus notable : de la 57e à la 39e place, avec un score passant de 49,99 à 56,01. L’indicateur politique s’améliore également (46e contre 52e), de même que l’indicateur légal, qui gagne cinq places pour se hisser au 46e rang. Sur le plan social, la Côte d’Ivoire consolide sa position à la 48e place (contre 57e précédemment), avec un score de 73,28. Seul le volet sécuritaire reste un point de vigilance : bien que le pays gagne six places dans cette catégorie (97e contre 103e), le score enregistre une légère érosion, passant de 70,02 à 69,92. Ce nouveau classement confirme la trajectoire ascendante d’un pays porté par des réformes structurelles et une amélioration du contexte économique des entreprises de presse, même si le paysage médiatique ivoirien demeure fortement politisé et polarisé.

Des démocraties occidentales sous crash
L’un des signaux les plus préoccupants de cette édition vient des Amériques. Les États-Unis chutent de sept rangs pour atteindre la 64e place. RSF attribue ce recul au climat politique hostile à la presse sous l’administration Trump, aux violences policières, à la détention puis à l’expulsion du journaliste salvadorien Mario Guevara, ainsi qu’à l’affaiblissement de l’audiovisuel extérieur américain. « Le trumpisme tente de promouvoir la liberté d’expression au-dessus de la liberté de la presse », s’inquiète Thibaut Bruttin, directeur général de l’ONG. En Amérique latine, l’Argentine et le Salvador reculent également, tandis que le Venezuela, Cuba et le Nicaragua restent plongés dans des contextes de fortes restrictions. La violence du crime organisé et celle du pouvoir politique se combinent pour étouffer les journalistes. L’Europe, souvent présentée comme un havre de liberté, n’est pas épargnée. Le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA), entré en application en août 2025, devait protéger l’indépendance des rédactions et des médias publics. Son application demeure inégale. L’Estonie perd sa première place dans l’Union européenne au profit des Pays-Bas. L’Allemagne est pointée pour des lois de sécurité nationale jugées insuffisamment protectrices des journalistes et de leurs sources. En Bulgarie, à Malte, en Italie, en Slovaquie, en France, en Lituanie ou en Tchéquie, les garanties d’indépendance des médias publics sont fragilisées par des cadres existants ou des projets de loi.

Sur 180 pays analysés, cent ont vu leur situation se dégrader. En tête, la Norvège conserve sa première place mondiale pour la dixième année consécutive, avec un score de 92,72. Elle est suivie par l’Estonie et les Pays-Bas, ces trois nations offrant un environnement favorable à un journalisme indépendant et pluraliste.
La Hongrie reste l’un des cas les plus préoccupants : le gouvernement sortant de Viktor Orban a refusé d’appliquer l’EMFA, politisé la régulation des médias et utilisé le bureau pour la protection de la souveraineté comme outil de harcèlement institutionnel. Chypre et la Grèce ferment la marche européenne, avec des situations marquées par l’oligarchisation des médias et des atteintes à la sécurité des journalistes. La France, classée 25e, se maintient dans une situation « plutôt bonne », mais elle n’est pas hors d’alerte. Les procédures-bâillons, les pressions sur les sources, l’indépendance des médias publics et l’équilibre économique des rédactions constituent des points de vigilance. Le projet de loi inspiré des États généraux de l’information, attendu depuis septembre 2024, tarde à se concrétiser. Force est de constater que l’édition 2026 de ce classement, le vingt-cinquième de l’histoire, agit comme un électrocardiogramme de la santé démocratique mondiale. La tendance est à l’asphyxie. Et rien ne semble, à ce stade, devoir inverser le mouvement.

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