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Cameroun : L’autopsie d’Anicet Ekane conclut une mort naturelle, le corps rendu à la famille

Vingt-quatre heures après avoir rendu la dépouille mortelle d’Anicet Ekane à sa famille, le gouvernement camerounais a levé le voile sur les conclusions de l’autopsie. C’est par un communiqué du ministère de la Défense, rendu public ce mardi 24 février 2026, que les autorités ont officiellement annoncé les résultats des investigations menées depuis le décès du leader du Manidem, survenu le 1er décembre 2025.

Le président du Mouvement africain pour une nouvelle indépendance et une nouvelle démocratie (Manidem), Anicet Georges Ekane, 74 ans, s’est éteint à l’aube au Centre médical militaire de la Gendarmerie nationale à Yaoundé, après 38 jours de détention au Secrétariat d’État à la Défense (SED). Depuis cette date, sa famille et ses avocats multipliaient les démarches pour obtenir la restitution du corps et connaître les causes exactes de sa disparition.

Une autopsie réalisée avec des examens en Suisse
Le communiqué signé par le chef de la Division communication du ministère de la Défense précise les conditions dans lesquelles les investigations ont été menées. « En vue d’élucider les circonstances réelles de son décès, une enquête avait été ouverte à l’Inspection générale de la Gendarmerie nationale en même temps qu’une autopsie médico-légale était prescrite », indique le texte. Selon les autorités, le rapport d’autopsie a été produit par une collégialité composée d’un professeur et de deux docteurs en médecine. Les examens complémentaires ont été effectués au Centre universitaire romand de médecine légale en Suisse, une précision destinée à garantir la crédibilité des analyses. Le document a été remis au commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire de Yaoundé le lundi 23 février 2026. Les conclusions sont sans appel selon le gouvernement : « Il en ressort une absence totale de lésion traumatique, et l’existence de graves pathologies ayant emporté un patient présentant de lourds antécédents médicaux. Ledit rapport a conclu à une mort naturelle ».

Cette annonce intervient au lendemain de la restitution de la dépouille à la famille, intervenue le 23 février. Une décision qui fait suite à trois requêtes déposées par les avocats des proches du défunt, qui dénonçaient jusqu’ici une « séquestration » du corps. Ils réclamaient également le rapport d’autopsie, qui n’avait pas été délivré pendant près de trois mois. La libération du corps a été obtenue après des semaines de tensions et une sortie musclée de Maurice Kamto, président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). La veille, sur ABK Radio web, le leader de l’opposition avait dénoncé le « traitement odieux » infligé à Anicet Ekane et exigé que le régime « respecte sa dignité d’être humain ». Cette pression politique, conjuguée à l’indignation croissante de l’opinion, a finalement eu raison du blocage qui durait depuis décembre.

Un parcours politique marqué par l’engagement
Anicet Ekane, né le 17 avril 1951 à Douala, était une figure historique de l’opposition camerounaise. Son engagement politique remonte à sa jeunesse, marquée par l’exécution d’Ernest Ouandié en 1971 à Bafoussam, un événement auquel il avait assisté aux côtés de Maurice Kamto. Après des études secondaires au lycée Joss de Douala puis au collège Alfred-Saker, il avait rejoint la France pour étudier à l’université Lille-I et à l’École supérieure de commerce. Dans les années 1990, il a été compagnon de lutte de Yondo Black avant de prendre la tête du Manidem. En 2018, une décision du ministère de l’Administration territoriale l’avait conforté à la direction du parti à la suite d’une crise de leadership. Candidat aux élections présidentielles de 2004 et 2011, il incarnait la lutte pour le multipartisme au Cameroun. Anicet Ekane avait été arrêté le 24 octobre 2025 à Douala, au lendemain de l’annonce de la victoire de Paul Biya à la présidentielle contestée du 12 octobre. Il était accusé d’« insurrection » et de « rébellion » pour avoir reconnu la victoire d’Issa Tchiroma Bakary, l’un des candidats de l’opposition. Dès son arrestation, des inquiétudes avaient été exprimées sur son état de santé. Atteint de plusieurs affections chroniques, il dépendait d’un appareil respiratoire à la suite d’une crise de Covid-19. Selon sa famille et ses avocats, cet appareil lui a été confisqué lors de son interpellation par le colonel Jean Pierre Otoulou, commandant de la légion de gendarmerie du littoral.

Atteint de plusieurs affections chroniques, il dépendait d’un appareil respiratoire à la suite d’une crise de Covid-19.
Le 15 novembre 2025, une lettre du cabinet de Maître Meli, partagée à la presse, indiquait que les avocats s’étaient rendus au siège de la Légion de gendarmerie pour récupérer le matériel médical, constatant sa présence sur le siège arrière du véhicule confisqué, sans pouvoir le récupérer. La famille avait alerté à plusieurs reprises sur la dégradation de l’état de santé du leader politique, qui « étouffait depuis une semaine » et avait des difficultés à s’alimenter. Le gouvernement affirme qu’Anicet Ekane a été pris en charge « de manière appropriée » par le corps médical militaire, avec la collaboration de ses médecins personnels. Le ministère de la Communication avait exprimé la « consternation » du gouvernement et annoncé l’ouverture d’une enquête dès le jour du décès. Mais du côté de l’opposition et des organisations de défense des droits humains, la version officielle est loin de faire l’unanimité. Maurice Kamto avait dénoncé un « crime d’État » et rendu un hommage appuyé à celui qu’il considérait comme un compagnon de lutte. Maître Emmanuel Simh avait également parlé de « crime d’État », affirmant qu’Anicet Ekane avait été maintenu en détention alors qu’il était en détresse respiratoire, avec un accès insuffisant à l’oxygène.

La famille et ses avocats avaient demandé la suspension de l’autopsie initiale en décembre, au motif que les médecins légistes avaient été désignés sans leur consentement et sans qu’ils puissent avoir leur propre expert
Human Rights Watch a appelé à une enquête « impartiale, prompte et efficace », soulignant que les autorités avaient la responsabilité de déterminer les causes du décès et d’établir d’éventuelles responsabilités. L’organisation a rappelé que la mort en détention de quelqu’un détenu pour ses opinions politiques soulevait de sérieuses inquiétudes quant au respect de l’État de droit au Cameroun. Malgré la publication des résultats de l’autopsie, des questions demeurent. La famille et ses avocats avaient demandé la suspension de l’autopsie initiale en décembre, au motif que les médecins légistes avaient été désignés sans leur consentement et sans qu’ils puissent avoir leur propre expert. Deux cadres du Manidem, Florence Tchitcho et Abah Oyono, ainsi que Djeukam Tchameni, restent détenus à ce jour, selon les informations disponibles. Leur sort inquiète les organisations de défense des droits humains, qui y voient la poursuite d’une répression post-électorale. Pour la famille d’Anicet Ekane, cette restitution du corps est un soulagement mêlé de chagrin. Après trois mois d’incertitude, elle peut enfin entreprendre les démarches funéraires et offrir une sépulture à son aîné. Le Manidem a salué une victoire, tout en rappelant que le combat pour la vérité sur les causes de sa mort n’est pas terminé.

 

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