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En Guinée, le président a promulgué la loi ordinaire qui l’habilite désormais à légiférer par ordonnance

Le 25 avril 2026, un décret lu à la télévision nationale habilite officiellement le président Mamadi Doumbouya à légiférer par ordonnance, sans avoir à solliciter l’avis préalable du Conseil national de transition (CNT), l’organe législatif provisoire mis en place après le coup d’État de septembre 2021. En Guinée, comment Mamadi Doumbouya viole-t-il expressément sa nouvelle Constitution ? Des journalistes et opposants s’indignent et commentent.

En apparence technique, cette mesure emporte des conséquences politiques indésirables. Jusqu’alors, le CNT composé de personnalités désignées et non élues, jouait le rôle d’une assemblée législative de transition. Tout texte de loi devait y être débattu et voté avant promulgation. Désormais, le simple décret présidentiel suffira à créer une loi. « Le chef de l’État peut lui-même faire passer des lois à travers un simple décret », résument plusieurs observateurs locaux, qui n’hésitent plus à parler d’un « suicide institutionnel » du CNT appelé à clore sa législature dès la mise en place de la nouvelle Assemblée nationale.

Une loi qui vide de sa substance l’organe législatif de transition
Pour comprendre la dimension de la réforme, il faut se reporter à l’article 196 de la Constitution adoptée en septembre 2025. Ce texte prévoyait que, jusqu’à la mise en place complète des nouvelles institutions issues de la transition, les organes provisoires, dont le CNT, continueraient d’exercer leurs fonctions. Rien ne laissait présager, à sa lecture, que l’on offrirait au chef de l’exécutif la possibilité de court-circuiter le pouvoir législatif. Or, c’est précisément ce que le CNT lui-même a accepté, en votant la loi habilitante. « Les mêmes personnes qui siègent au CNT, censées représenter la volonté populaire durant cette période transitoire, ont livré les dernières prérogatives de l’institution », déplorent des voix critiques. « Ils ont nié les raisons mêmes de leur existence. » Désormais, le président peut s’affranchir du débat parlementaire et un document signé au palais Mohammed V, diffusé sur les antennes de la RTG, et le voilà transformé en loi applicable. « La Guinée cesse d’être une république pour devenir une monarchie absolue », s’insurge un opposant, estimant que le pays a franchi « toutes les lignes rouges ». Cette ordonnance ne concerne pas seulement la période de transition. Les critiques notent qu’elle restera en vigueur même après l’élection de la future Assemblée nationale. « Cela signifie que la prochaine Assemblée servira à peine à quelque chose », explique un analyste. « Si le président a besoin d’une loi, il n’aura qu’à prendre une ordonnance. » La séparation des pouvoirs, pierre angulaire de tout État de droit, se trouverait ainsi profondément altérée.

L’opposition fustige le « suicide » du CNT et la trahison des intellectuels
La réaction des formations politiques ne s’est pas fait attendre. Le Bloc libéral (BL), principale force d’opposition, a dénoncé une dérive autoritaire sans précédent. « On veut que la Guinée ressemble non pas à une république mais à un royaume, dont le président sera le monarque absolu », a déclaré un responsable du parti, qualifiant la situation de « ridicule ». Le même responsable a rappelé que, malgré les promesses solennelles du général Doumbouya, qui avait affirmé devant les caméras qu’il ne serait jamais candidat, ni lui ni aucun membre du CNRD ou du gouvernement, la réalité a été tout autre.

La promesse militaire a été violé ce qui à ouvert l’autoroute à tout type candidat émanant du GMD, devenu arme politique redoutable du CNRD guinéen.
C’est le rôle des élites intellectuelles qui est pointé du doigt. « Ce sont des intellectuels guinéens qui ont fait cela », s’emporte un opposant. « Des grands docteurs, des professeurs, des juristes, des avocats siégeant au CNT, ce sont eux qui ont permis au président de légiférer par ordonnance. » Cette « trahison des intellectuels », selon l’expression employée, ôterait au pays toute perspective de retour à un ordre constitutionnel équilibré. « Quand un pays est trahi par ses intellectuels, ce pays n’a plus de solution », ajoute-t-il, distinguant toutefois une minorité de personnalités restées dignes. Le CNT se trouve également accusé de tolérer la candidature de son propre président, Dansa Kourouma, sans exiger sa démission préalable. « Il est candidat sans avoir démissionné, alors que la loi l’exige », dénoncent les détracteurs, qui voient dans cette situation une illustration supplémentaire du mépris des règles chez ceux-là mêmes censés les élaborer.

Élections locales : Les soupçons de partialité de la direction générale des élections
Dans ce climat de défiance généralisée, la préparation des élections locales, législatives et sénatoriales ajoute une couche de tension supplémentaire. Le Bloc libéral accuse la Direction générale des élections (DGE) de comportement partisan. « La DGE se comporte clairement comme un organe du parti au pouvoir », affirme un responsable, qui énumère une série d’anomalies. Primo, le rejet systématique de plusieurs listes présentées par l’opposition, notamment dans des préfectures comme Kissidougou et d’autres localités de la Guinée forestière, tandis que les listes du CNRD, auraient été validées sans difficulté, même lorsqu’elles ne respectaient pas la parité hommes-femmes. De plus, des ministres figureraient sur deux listes différentes, une situation pourtant prohibée par le code électoral. Secundo, la question du plafonnement des dépenses électorales suscite la controverse. En 2018, le plafond pour les communes rurales était de 3 millions de francs guinéens ; il est désormais fixé à 35 millions, soit une hausse de plus de 1 200 %. « En neuf ans, l’économie guinéenne n’a pas connu une croissance de 1 200 % », relève l’opposition, qui y voit une manœuvre pour exclure les formations politiques aux moyens limités.

« Ce n’est pas une compétition de vendeurs de drogue, nous sommes des leaders politiques porteurs de valeurs. Nous ne sommes pas des narcos. », rappelle un responsable, qui espère la normalisation pour éviter la dérive.
Enfin, les critiques rappellent que l’absence de représentants des partis concurrents au sein de la commission électorale viole l’esprit même du code électoral. « Les élections sont organisées pour nous, les compétiteurs. Il est indispensable que nous soyons associés à la fixation des règles. » Pour l’opposition guinéenne, la dérive autoritaire ne se limite pas à un problème de procédure. Elle puise ses racines dans une vision centralisée et exclusive du pouvoir, comparable à celle qui a conduit aux crises sécuritaires observées chez les voisins maliens, burkinabè ou nigériens. « Autour de nous, la situation que l’on appelle commodément terrorisme est en réalité l’échec de la politique », analyse un responsable politique. « Ce sont les choix politiques qui ont conduit à cela. » Ce lien posé entre dérive institutionnelle interne et déstabilisation régionale vise à alerter non seulement l’opinion publique guinéenne, mais aussi la communauté internationale. Si la Guinée, dernier rempart ouest-africain encore relativement épargné par l’expansion djihadiste, venait à s’enfoncer dans une logique de parti unique et de concentration des pouvoirs, les conséquences pourraient dépasser ses frontières.

Un avertissement solennel, avant l’inconnu électoral
Le pouvoir de Conakry n’a pas officiellement réagi aux critiques, et l’administration électorale poursuit ses opérations de validation des listes. Le Bloc libéral, tout en annonçant qu’il maintiendra ses candidatures là où elles ont été acceptées, n’exclut pas de nouveaux recours devant la Cour suprême. Mais dans un contexte où l’exécutif concentre désormais la plénitude du pouvoir législatif, la marge de manœuvre judiciaire de l’opposition apparaît étroite. L’alerte est donc lancée. « Nous nous battons pour que notre pays n’aille pas à la dérive », répètent les responsables politiques présents lors de la conférence de presse. La publication des listes électorales définitives et le déroulement de la campagne, se feront les jours à venir et dira si l’opposition peut encore peser, ou si le verrouillage du système est déjà consommé.

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