Dans l’est de la République démocratique du Congo, la guerre s’étire depuis des années, rythme les saisons et s’immisce dans les gestes les plus simples. Les routes de terre, les collines couvertes de végétation dense et les villages isolés sont devenus les témoins silencieux de violences quotidiennes, souvent ignorées du grand public. Dans ce vaste territoire, où l’État peine à s’imposer durablement, les groupes armés multiplient les incursions, les embuscades et les exactions, laissant derrière eux des communautés entières plongées dans la peur.
Parmi ces violences, celles infligées aux femmes, aux jeunes filles et désormais aux enfants occupent une place sombre. Elles ne constituent pas un simple dégât collatéral, mais une pratique utilisée de longue date dans la région. Depuis près de trois décennies, le viol est devenu un instrument de domination, d’humiliation et de démoralisation collective. Ce mécanisme, répété de village en village, dénature le tissu social et détruit les ordres familiaux. Voici les histoires, dures mais nécessaires, qui se cachent derrière les chiffres.
La fuite de Salima : une liberté arrachée entre balles et explosions
En janvier dernier, dans une forêt dense des environs de Goma, une adolescente retenue depuis des mois par les rebelles du M23 attendait une ouverture pour s’échapper. Des coups de feu retentissaient au loin tandis que les combats opposant rebelles et troupes congolaises se rapprochaient. Puis un obus a explosé à proximité. Au milieu de ce chaos, Salima, 17 ans, a décidé de courir. Elle n’était pas seule : une autre fille a saisi la même chance. Leur fuite n’a pourtant pas mis fin à l’angoisse. Salima vit aujourd’hui dans une zone toujours contrôlée par le M23 avec d’autres membres de sa famille. Elle n’est plus prisonnière, mais son quotidien reste marqué par ce qu’elle a enduré. Pendant près de huit mois, elle a subi des violences sexuelles répétées, souvent commises par des hommes différents, tous appartenant à des unités rebelles. Son regard se fige lorsque le sujet revient; son témoignage raconte plus qu’une douleur physique.
Un pays riche, un peuple blessé
Ce drame individuel se situe dans un pays d’une richesse immense. La RDC possède certains des plus grands gisements de minerais au monde, mais ses habitants figurent parmi les plus pauvres de la planète. Les conflits successifs ont façonné une région où l’accès aux services de base est difficile, et où les institutions étatiques sont souvent absentes. Depuis le génocide rwandais de 1994, la zone frontalière entre le Rwanda et le Congo est devenue un terrain de confrontations continues. Les groupes armés s’y succèdent, chacun apportant avec lui son lot de violences. La pratique du viol comme technique d’oppression s’est solidement ancrée, souvent encouragée par l’impunité. Cette année encore, les agressions sexuelles ont pris une ampleur alarmante. Selon l’UNICEF, un enfant est victime d’une agression sexuelle toutes les 30 minutes dans l’est de la RDC. Des chiffres qui témoignent de la gravité de la situation, mais qui ne disent pas toute la réalité : de nombreuses victimes n’osent pas parler.
Des médecins face à l’indicible
Parmi ceux qui voient passer les survivantes, le docteur Denis Mukwege reste une figure incontournable. Depuis des années, il soigne des femmes mutilées par la guerre dans son hôpital de Panzi. Prix Nobel de la paix en 2018, il a consacré sa vie à réparer ce que la barbarie a détruit. Pourtant, ce qu’il observe aujourd’hui l’inquiète encore davantage. Il parle d’une période particulièrement sombre, où les agressions touchent des enfants de plus en plus jeunes. Dans ses témoignages, il décrit des blessures d’une gravité extrême, parfois irréversibles. Selon lui, la situation actuelle dépasse en violence ce qu’il avait constaté lors des précédentes vagues de conflits. Entre janvier et septembre 2025, plus de 81 000 viols ont été signalés dans l’est du pays, selon le Fonds des Nations unies pour la population. C’est une hausse de plus de 30 % par rapport à l’année précédente. Plus choquant encore : un tiers des victimes sont mineures. Comme le reconnaissent les responsables humanitaires sur place, ces données ne reflètent qu’une partie du phénomène.
De nombreuses survivantes préfèrent se taire. La peur de représailles, la honte, les menaces directes des agresseurs ou la pression communautaire les empêchent de témoigner. Plusieurs travailleurs sociaux affirment qu’eux-mêmes vivent sous la menace constante d’être ciblés pour leur action. Début décembre, un accord de paix a été signé entre le Congo et le Rwanda sous l’égide des États-Unis. Présenté comme un tournant diplomatique, il promettait une désescalade rapide. Pourtant, à peine quelques jours plus tard, les combats ont repris. Sur le terrain, la situation reste explosive. Le M23, soutenu par le Rwanda selon plusieurs observateurs internationaux, contrôle aujourd’hui plus de territoire qu’aucune autre rébellion depuis deux décennies. Certaines villes stratégiques, comme Uvira, ont été prises par les rebelles ces dernières semaines. Les violences sexuelles continuent malgré les annonces diplomatiques.



