Alors que Kinshasa accepte la trêve proposée par l’Angola, les rebelles de l’AFC/M23 opposent une fin de non-recevoir. Le mouvement de Corneille Nangaa dénonce la « stratégie de fragmentation diplomatique » du gouvernement congolais et mise sur le Qatar. Deux jours avant l’entrée en vigueur prévue du cessez-le-feu, l’AFC/M23 clarifie sa position et brandit les accords signés à Doha.
Le processus de paix dans l’est de la République démocratique du Congo vient de connaître un nouveau couac diplomatique. Alors que le président angolais João Lourenço avait appelé à un cessez-le-feu devant entrer en vigueur le 18 février, l’AFC/M23 a fait savoir qu’il ne se sentait pas concerné par cette initiative. C’est par la voix de son porte-parole, Oscar Balinda, que le mouvement armé a réagi, lundi 16 février. Interrogé par le New Times, ce dernier a été catégorique : « Nous ne reconnaissons pas ce cessez-le-feu. » Une déclaration qui contraste avec l’attitude du gouvernement congolais, qui avait officiellement accepté le principe de cette trêve quelques jours plus tôt. « Nous ne connaissons pas ce cessez-le-feu. Nous connaissons le processus de Doha, qui est toujours en cours », a ajouté le porte-parole, rappelant que le mouvement n’avait été ni consulté ni associé à l’initiative angolaise.
Une initiative angolaise qui manque sa cible
L’appel au cessez-le-feu avait été lancé le 12 février par la présidence angolaise, à l’issue d’une réunion à Luanda réunissant João Lourenço, le président congolais Félix Tshisekedi, le dirigeant togolais Faure Gnassingbé (médiateur désigné par l’Union africaine) et l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo. Le texte prévoyait une entrée en vigueur de la trêve le 18 février à midi, sous réserve de l’acceptation publique de la date par les parties. Le 13 février, Kinshasa avait confirmé l’accord de Félix Tshisekedi, évoquant « un esprit de responsabilité, d’apaisement et la poursuite d’une solution pacifique au conflit ». Mais du côté de l’AFC/M23, le discours est tout autre.Pour les rebelles, le seul cadre valable reste celui des négociations menées au Qatar. Lancé en avril 2025 à la demande du président Tshisekedi, après l’échec des pourparlers de Luanda, ce processus a permis des avancées concrètes. Les parties y ont signé plusieurs documents, dont un mandat décrivant la mise en œuvre et le suivi d’un éventuel cessez-le-feu.
Le 2 février à Doha, un mécanisme de surveillance a été adopté, prévoyant le déploiement d’observateurs de la MONUSCO en coordination avec la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL). « La MONUSCO est venue à Goma pour analyser la situation sur le terrain », a rappelé Oscar Balinda, précisant que le mécanisme conjoint de vérification élargi de la CIRGL est désormais structuré autour d’un général zambien. Une réunion de haut niveau tenue en Zambie le 13 janvier avait d’ailleurs approuvé la nomination du général de brigade Charles Simuyuni Nakeempa comme commandant de ce mécanisme, assisté d’un colonel angolais. La CIRGL attend désormais la signature d’un protocole d’accord par la RDC et l’AFC/M23 pour opérationnaliser le cadre de Doha.
« Nous attendons la signature de ce protocole, puis nous passerons aux étapes suivantes », a expliqué le porte-parole, avant de tacler la démarche de Kinshasa : « Avec le processus de Luanda toujours en cours, le président Félix Tshisekedi joue sur deux tableaux avec ce cessez-le-feu, alors qu’il se concentre réellement sur la solution militaire sur le terrain. »
De son côté, le coordinateur de l’AFC/M23, Corneille Nangaa, a également tenu à clarifier la position du mouvement dans une déclaration publiée le 13 février. Tout en réaffirmant l’engagement du groupe à mettre en œuvre le mécanisme convenu dans le cadre de Doha, il a accusé Kinshasa de poursuivre une « stratégie de fragmentation diplomatique ». « L’AFC/M23 dénonce la stratégie de fragmentation diplomatique poursuivie par le régime illégitime et corrompu de Kinshasa, caractérisée par la multiplication des cadres et des initiatives parallèles en dehors d’un processus centralisé et consensuel », a-t-il déclaré. Selon lui, cette approche « sape la cohérence des efforts de médiation, affaiblit la crédibilité des engagements pris et risque de retarder l’émergence d’un règlement politique sérieux et durable ». Nangaa a également pointé du doigt le décalage entre les déclarations publiques du gouvernement et la réalité sur le terrain. « En contradiction flagrante avec son annonce récente d’adhésion à l’appel au cessez-le-feu, le régime de Kinshasa démontre à travers des faits vérifiables sur le terrain la poursuite d’actes de belligérance », a-t-il affirmé, citant des offensives menées contre des localités densément peuplées et l’utilisation de mercenaires comme preuve d’un « choix délibéré d’escalade militaire ».
La question burundaise en question ?
Le chef rebelle a également exprimé ses préoccupations concernant la dynamique régionale, évoquant le rôle du Burundi et de son président Evariste Ndayishimiye, qui vient de prendre la présidence de l’Union africaine. Selon Nangaa, ce dernier « contribue à la persistance de violences ciblées contre les communautés Banyamulenge ». Il a appelé la communauté internationale et les institutions continentales à faire preuve d’une vigilance soutenue pour prévenir toute escalade et éviter d’aggraver les tensions ethniques et la crise humanitaire dans la région. Ce nouvel épisode montre la complexité du dossier congolais, où se superposent plusieurs initiatives diplomatiques aux légitimités et aux périmètres variables. Entre le processus de Luanda, porté par l’Angola, et celui de Doha, piloté par le Qatar avec l’aval de l’Union africaine, les acteurs peinent à s’accorder sur un cadre unique. Du côté des observateurs, on redoute que cette cacophonie ne profite qu’à une seule partie : celle qui continue de parier sur l’option militaire. Alors que la population de l’est de la RDC subit depuis des décennies les affres d’un conflit aux multiples rebondissements, l’énième couac diplomatique risque de retarder un peu plus l’horizon de la paix.



