La publication semblait anodine : un simple visuel bleu et blanc posté sur Facebook par Coris Bank International Côte d’Ivoire, vantant un service d’achat de crédit téléphonique « sur tous les réseaux, à 0 franc de frais ». Mais en Côte d’Ivoire, où le crédit téléphonique est un marché stratégique, l’annonce agit comme une étincelle sur un terrain miné.
Car derrière ce message publicitaire se cache une bataille silencieuse, longue de presque cinq ans, entre l’une des entreprises les plus populaires du pays, Wave Mobile Money et les opérateurs télécoms historiques.
Une bataille où se mêlent intérêts financiers, rivalités historiques et enjeux économiques considérables dont l’enjeu dépend désormais d’un régulateur, l’ARTCI, accusé par certains de « ne jamais trancher ».
Un post Facebook et la colère se partagent
Le 21 novembre 2025, Coris Bank affiche fièrement sa nouvelle fonctionnalité : acheter du crédit de communication via Coris Money, « sur tous les réseaux, sans frais ». Les commentaires affluent immédiatement, mais pas pour féliciter l’établissement bancaire.
« Comment Coris peut vendre du crédit téléphonique alors que Wave n’a jamais eu accès aux API ? », interroge un internaute.
D’autres évoquent une « injustice flagrante » et dénoncent un régulateur « absent ». En quelques heures, la polémique enfle, et la banque est contrainte de clarifier sa position.
Son service, assure-t-elle, est le résultat d’un partenariat technique « conforme aux normes en vigueur ». Une manière polie de dire qu’elle a obtenu ce que Wave attend toujours : l’accès aux interfaces techniques (API) des opérateurs, indispensables pour vendre des unités de communication.
Refuser répètes
L’affaire débute en 2021. À cette période, Wave, fraîchement installé en Côte d’Ivoire, veut proposer à ses utilisateurs un service déjà opérationnel au Sénégal, au Mali et au Burkina : l’achat de crédit téléphonique directement dans son application. Pour ce faire, l’entreprise sollicite l’accès aux API des principaux opérateurs nationaux : Orange CI, MTN CI et Moov Africa CI.
La réponse est un refus catégorique. Selon Wave, les opérateurs auraient choisi de « réserver ce marché à leurs propres services financiers » — Orange Money, Moov Money, MTN Money — ainsi qu’à un nombre limité de distributeurs partenaires. C’est le début d’un conflit latent entre fintechs et opérateurs historiques, dont l’ampleur ne sera pleinement visible que deux ans plus tard.
Le 12 mars 2024, l’entreprise dépose une plainte pour pratiques anticoncurrentielles auprès de l’ARTCI. Une audience publique est organisée un an plus tard, le 25 mars 2025. Les opérateurs y adoptent une ligne de défense inattendue : la vente de crédit téléphonique serait « un service financier », et ne relèverait donc pas de la compétence du régulateur des télécoms.
Wave conteste immédiatement cette interprétation, rappelant que les filiales « Money » des opérateurs vendant déjà du crédit, tout comme plusieurs fintechs, preuve que le service dépend bel et bien de la régulation des télécoms/TIC.
Une nouvelle rencontre, le 27 septembre 2025, se solde par un non-lieu temporaire. La décision, attendue le 6 novembre, est de nouveau rapportée. À ce jour, aucune date ferme n’a été annoncée.
Un marché stratégique
Pourquoi ce dossier traîne-t-il autant ? Parce que la vente de crédit téléphonique n’est pas un service comme un autre. En Côte d’Ivoire, elle constitue un levier majeur de croissance pour les opérateurs, un outil clé pour les fintechs et un produit quotidien pour des millions de citoyens.
Au 31 mars 2025, le pays comptait 60,5 millions d’abonnés à la téléphonie mobile et 27,7 millions de comptes mobile money. Le marché mondial a généré un chiffre d’affaires consolidé de 102,5 milliards de FCFA au premier trimestre 2025 pour les services mobiles et fixes.
L’internet mobile domine largement le marché, avec un chiffre d’affaires représentant 50 % du total, soit 125,5 milliards de FCFA au premier trimestre 2025. Les autres revenus proviennent de la voix (40,8 %), du mobile money (4 %), du service après-vente (2 %) et des SMS (1,8 %).
Si Wave obtenait l’accès aux API, son modèle de distribution simple et peu coûteux pourrait bouleverser l’équilibre actuel — tout comme elle l’a fait avec les tarifs du mobile money.
Une rancune née d’un traumatisme tarifaire
Car, oui, dans le milieu, beaucoup y voient aussi un motif non dit : une rancune encore vive depuis la « guerre du 1 % ».
Lorsque Wave arrive en 2021, les opérateurs s’appliquent, sur certaines opérations, jusqu’à 10 % de frais. Wave casse immédiatement les prix : 1 % sur les transferts, retraits gratuits, dépôts gratuits. Le marché est bouleversé. Les opérateurs s’alignent, à contrecœur pour certains, entraînant un manque à gagner colossal.
« Le traumatisme est réel », confie un consultant en relations presse d’un opérateur. « Le modèle économique s’est effondré en quelques mois. Pour eux, Wave reste l’acteur qui a forcé la baisse des marges. »
Dans ce contexte, laisser Wave accéder à la vente de crédit téléphonique — un marché à forte rentabilité — serait vécu comme un deuxième coup porté aux opérateurs.
Les avantages sans les coûts
Au sein de l’écosystème télécom, une autre reproche revient avec insistance. Selon plusieurs acteurs du secteur, Wave chercherait à profiter d’infrastructures coûteuses — réseaux, plateformes, passerelles de facturation — sans avoir participé à leur financement.
« L’accès à l’API n’est pas un bouton que l’on allume », explique un ingénieur télécom. « C’est le résultat d’années d’investissements. Certains estiment que Wave veut les avantages sans les coûts. »
Wave, elle, s’appuie sur un argument juridique : les API nécessaires à la vente d’unités ne sont pas une infrastructure physique, mais un service d’accès. En clair, un opérateur ne peut pas refuser arbitrairement l’intégration technique à un concurrent.
L’ARTCI au centre de la tempête
Face à ces positions opposées, le régulateur se retrouve pris dans une triangulation délicate. D’un côté, une entreprise populaire, soutenue par une partie du public, qui réclame une ouverture du marché au nom de la concurrence. De l’autre, trois opérateurs puissants, qui demandent une protection de leurs investissements et contestent même la compétence de l’ARTCI sur ce dossier.
Dans ce contexte, chaque nouveau rapport de décision alimente le soupçon : certains observateurs dénoncent un régulateur qui « ménage les opérateurs », quand d’autres pointent une « lenteur administrative » qui freine l’innovation et le développement de services numériques accessibles à tous.
Et la polémique, elle, ne semble pas près de s’éteindre.



