À Abidjan, des restaurateurs ivoiriens apprennent à maîtriser les outils numériques pour développer leurs ventes en ligne, malgré les problèmes techniques, les défis logistiques et les craintes liées à cette transition digitale. Reportage.
À la Riviera Bonoumin, dans la commune de Cocody à Abidjan, les téléphones vibrent sans arrêt dans ce grand restaurant transformé, au 3e étage, en salle de formation. Sur les tables, des restaurateurs prennent des notes, d’autres manipulent des tablettes de commandes. Entre deux échanges, certains racontent leurs difficultés de connexion internet, d’autres parlent de chiffres d’affaires en hausse grâce aux commandes en ligne.
Le jeudi 7 mai, une centaine de restaurateurs et commerçants participent à une session consacrée à la digitalisation des petites et moyennes entreprises (PME). Dans la salle, se côtoient des responsables d’enseignes très connues, mais aussi des vendeurs de garba, des gérants d’allocodromes, ainsi que des exploitants de petits fast-foods et de restaurants de quartier. Tous ont un point commun : apprendre à mieux utiliser les outils numériques pour vendre davantage.
« On arrive à vendre plus »
Au millieu de la pièce, Sanfo Souleymane suit attentivement les échanges. Le jeune entrepreneur dirige « Garba Choco Chez Souley », un restaurant installé à Cocody. Pour lui, le numérique a changé une partie de son activité.
« Grâce aux plateformes, on arrive à vendre plus. Il y a des clients qui ne peuvent pas se déplacer, mais qui commandent directement via l’application », explique-t-il.
Comme beaucoup de petits restaurateurs ivoiriens, il dépend aujourd’hui à la fois des clients qui viennent manger sur place et des commandes passées en ligne. Une nouvelle manière de travailler qui demande adaptation et réactivité.
Le jeune entrepreneur, Sanfo Souleymane, dirige « Garba Choco Chez Souley »Le jeune entrepreneur, Sanfo Souleymane, dirige « Garba Choco Chez Souley ».
« En avril, mes ventes ont augmenté de 45 % après une opération de mise en avant proposée sur la plateforme », raconte-t-il avec satisfaction.
Mais derrière cette progression, les difficultés restent nombreuses. Dans les discussions, les restaurateurs évoquent les problèmes de réseau, les tablettes qui tombent en panne, les coupures de courant ou encore les repas abîmés pendant la livraison.
« Parfois les plats arrivent en mauvais état chez les clients. Certains livreurs sont professionnels, d’autres moins. Et souvent, c’est le restaurateur qui supporte les pertes », regrette Sanfo Souleymane.
À quelques mètres de lui, Miss N’Guessan, gérante de « Allo Alloco », partage les mêmes préoccupations. Pour celle dont le chiffre d’affaire a connu une hausse de 20%, le numérique est devenu indispensable, mais les petits commerces ont encore besoin d’accompagnement.
« Tous les restaurateurs rencontrent pratiquement les mêmes difficultés. Il faut trouver des solutions concrètes », insiste-t-elle.
« Former davantage les partenaires »
Dans la salle, les échanges se poursuivent entre les participants et les responsables de la plateforme. Plusieurs restaurateurs posent des questions sur la gestion des commandes, les remboursements ou le fonctionnement des applications.
Pour El Yazid Alaoui, directeur commercial chez Glovo Côte d’Ivoire, cette évolution montre que les PME ivoiriennes commencent progressivement à mieux comprendre les outils numériques.
« Aujourd’hui, nous constatons une amélioration nette par rapport au moment où nous avons commencé nos activités en Côte d’Ivoire en 2018 », explique-t-il.
Selon lui, les entrepreneurs sont désormais plus engagés pendant les formations.
« Avant, les gens posaient très peu de questions. Aujourd’hui, les partenaires cherchent à comprendre davantage le fonctionnement des applications et des plateformes », poursuit-il.
Face aux critiques des restaurateurs, le responsable reconnaît aussi plusieurs limites techniques.
« La majorité des défis sont opérationnels. Il faut parfois mieux expliquer le fonctionnement des outils ou former davantage les partenaires », admet-il.
Lire aussiSécurité routière : “Chaque livreur doit rentrer sain et sauf”, insiste Sarah Jaziri (DG Glovo CI)
Pour Sylvestre Danho, formateur intervenant durant la session, cette transition numérique est devenue incontournable pour les petits commerces.
« Nous sommes dans l’ère du numérique. Aujourd’hui, les clients ne découvrent plus seulement un restaurant en passant devant. Beaucoup commandent directement depuis leur téléphone », explique-t-il.
Selon lui, les plateformes numériques permettent aux PME de toucher une clientèle plus large, dans une ville où les habitudes de consommation changent rapidement.
Un secteur en forte croissance
Cette transformation s’observe désormais à l’échelle nationale. En Côte d’Ivoire, le commerce en ligne connaît une forte croissance portée par l’augmentation du nombre d’internautes et l’explosion du Mobile Money.
Le taux de pénétration internet est passé de 17 % en 2019 à environ 40,7 % à fin 2025. Fin 2025, le pays a recensé environ 13,4 millions d’utilisateurs d’internet. Plus de 90 % des internautes se connectent via leur téléphone mobile.
Le paiement mobile joue également un rôle central dans cette évolution. Environ 24 millions de comptes Mobile Money sont actifs en Côte d’Ivoire, représentant près de 80 % de la population adulte. Aujourd’hui, près de 72 % des paiements effectués dans le commerce en ligne passent par ces services.
Porté par cette dynamique, le marché ivoirien du e-commerce devait atteindre 5,5 milliards de dollars d’ici fin 2025, avec une croissance annuelle estimée à plus de 11 % jusqu’en 2027.
Dans ce marché en pleine mutation, les plateformes de livraison occupent une place de plus en plus importante, notamment dans la restauration.
Lire aussiCôte d’Ivoire : lancement d’une plateforme digitale pour commercialiser le poisson local
Glovo affirme travailler aujourd’hui avec plus de 1 500 partenaires en Côte d’Ivoire, dont 90 % de petites et moyennes entreprises. Selon l’entreprise, les activités réalisées sur sa plateforme enregistrent une croissance annuelle comprise entre 20 et 25 %.
Mais au-delà des chiffres, la révolution numérique se joue surtout dans le quotidien des petits restaurateurs. Derrière les écrans, les applications et les notifications de commandes, beaucoup cherchent simplement à maintenir leur activité et à attirer plus de clients.
À la fin de la formation, les téléphones recommencent à vibrer. Déjà une nouvelle commande vient d’arriver pour Souleymane Sanfo. Dans les cuisines comme sur les plateformes, le commerce de proximité ivoirien apprend désormais à fonctionner au rythme du clic.




