Dans les montagnes verdoyantes du Tonkpi, une révolution silencieuse est en marche. Longtemps resté dans l’ombre des importations massives, le riz local, porté par l’emblématique « Riz Danané », entame sa mue scientifique et juridique. Sous l’impulsion de La Grainotech et le CIRAD grace au financement de l’AFD, la caractérisation de ce trésor du terroir ouvre la voie à une Indication Géographique Protégée (IGP). Objectif : transformer un héritage paysan en un levier de souveraineté alimentaire.
Le constat est amer pour la filière rizicole ivoirienne. Tandis que les étals saturent sous le riz importé aux packagings attractifs, le riz local pâtit d’un « mauvais narratif ». Injustement jugé de moindre qualité ou mal nettoyé, il peine à conquérir les consommateurs urbains. Pourtant, dans l’Ouest montagneux, une résistance s’organise autour de joyaux méconnus : le riz Danané et ses cultivars paysans.
Connues sous les noms de « minklin » ou « Totomon » (bon parfum), ces variétés naturellement aromatiques dépassent la simple fonction alimentaire ; elles constituent une véritable signature culturelle. Mais dans la jungle commerciale, cette réputation d’excellence est à double tranchant. L’appellation « Riz Danané » est aujourd’hui massivement usurpée par des commerçants peu scrupuleux qui vendent des variétés ordinaires au prix fort.
Face à cette fraude, la caractérisation scientifique devient un impératif. En reliant l’identité génétique aux qualités organoleptiques exceptionnelles de ce terroir, le projet porté par La Grainotech et financé par l’AFD vise à protéger ce patrimoine. L’enjeu est de transformer ce trésor olfactif en un label de confiance, capable de restaurer la fierté des riziculteurs et d’offrir aux Ivoiriens un riz local d’exception, authentique et certifié.
La science au service du terroir
Le samedi 11 mars dernier, la région du Tonkpi a franchi une étape historique vers la reconnaissance de son patrimoine agricole. En présence du Ministre Albert Mabri Toikeusse, Président du Conseil Régional, l’entreprise La Grainotech a officiellement lancé les activités de caractérisation du Riz Danané. Ce projet ambitieux, soutenu par l’Agence Française de Développement (AFD) et le CIRAD, poursuit un objectif stratégique : l’obtention d’une Indication Géographique Protégée (IGP) auprès de l’OAPI.
Pour transformer cette ambition en réalité juridique, une « task-force » scientifique d’élite a été mobilisée. Sous la direction de Robert Guéi, généticien de renommée mondiale (FAO), et de Droh Germain, Maître-Assistant à l’Université Félix Houphouët-Boigny, l’équipe doit apporter la preuve irréfutable de l’unicité du Riz Danané.
Le protocole repose sur un triptyque méthodologique d’une rigueur exceptionnelle. Sur le terrain, à Danané, des essais comparatifs structurés en « blocs de Fisher » à quatre répétitions sont mis en place. Ce dispositif rigoureux permet d’isoler les facteurs environnementaux pour extraire les performances agromorphologiquespures des cultivars paysans, telles que la hauteur de plante ou le rendement.
Au-delà de l’agronomie, la science s’invite en laboratoire. À AfricaRice (Bouaké), les grains subissent des analyses physico-chimiques poussées. Taux d’amylose et consistance après cuisson sont mesurés pour définir le profil textuel du riz. Une attention particulière est portée à la concentration des composés volatils, responsables du parfum « Totomon » qui fait la gloire de ce terroir.
L’innovation majeure réside toutefois dans la génétique. Des prélèvements foliaires sont acheminés à l’Université Félix Houphouët-Boigny pour une extraction d’ADN et un génotypage SSR (Simple Sequence Repeat). Cette technique permettra d’établir la « carte d’identité » génétique du Riz Danané. En reliant cette signature moléculaire aux qualités organoleptiques, les experts créent un bouclier scientifique contre l’usurpation. Grâce à cette double expertise, le Riz Danané ne sera plus seulement une promesse gustative, mais un produit certifié, protégé et prêt à conquérir les marchés les plus exigeants.
L’IGP : Un bouclier juridique et un moteur économique
Pourquoi déployer un tel arsenal scientifique ? L’enjeu est avant tout de mettre fin à une injustice commerciale. Sans protection juridique, le Riz Danané est une marque « orpheline », victime d’usurpations massives qui diluent sa valeur et trompent le consommateur. L’enregistrement en Indication Géographique Protégée (IGP) vient rompre ce cycle en instaurant un cadre légal et organisationnel strict.
Désormais, seuls les producteurs du Tonkpi respectant un cahier des charges rigoureux lié aux méthodes ancestrales et aux variétés authentifiées pourront revendiquer ce label. Comme le souligne La Grainotech, « l’IGP n’est pas qu’un simple macaron ; c’est un contrat de confiance ». Cette certification garantit que le parfum et la texture promis sont bel et bien au rendez-vous.
Sur le plan économique, cette reconnaissance vise à repositionner le riz local. L’objectif est de sortir de la logique de subsistance pour conquérir des marchés rémunérateurs, tant en Côte d’Ivoire que dans la sous-région. En misant sur l’authenticité, le Riz Dananéambitionne de devenir un produit d’excellence, offrant aux classes moyennes urbaines une alternative locale prestigieuse au riz importé. C’est une véritable stratégie de souveraineté alimentaire par la qualité.
Un levier de développement pour le Tonkpi
Pour les riziculteurs du Tonkpi, l’enjeu de ce projet dépasse la simple technique ; il est vital et profondément humain. En accédant à des circuits de distribution structurés et à des prix justes grâce à la labellisation, c’est toute l’économie rurale de l’ouest montagneux qui entame sa mutation. Le soutien du Ministre Mabri Toikeusseréaffirme d’ailleurs cette ambition stratégique : ériger le riz Danané en fer de lance du « Made in Côte d’Ivoire ».
Au cœur de cette dynamique, la dignité des acteurs est restaurée. Les femmes, piliers de la production, retrouvent un accès décent au marché, sécurisant ainsi les revenus du foyer. Parallèlement, une nouvelle génération émerge : des jeunes sont formés et employés aux métiers de la filière, freinant l’exode rural par des perspectives d’avenir concrètes. Aujourd’hui, ce sont plus de 2 700 petits producteurs qui s’engagent dans la démarche qualité du label, épaulés par 6 transformateurs locaux et un réseau de plus de 150 tables de vente dédiées au riz local.
En brisant le mythe de la « mauvaise qualité » par la rigueur scientifique de La Grainotech, de l’AFD et du CIRAD, ces partenaires ne font pas que caractériser un grain ; ils réhabilitent une fierté régionale. Le riz Danané, avec son parfum envoûtant et son identité certifiée, s’apprête enfin à reprendre sa place légitime : celle de roi des tables ivoiriennes. C’est la promesse d’une prospérité partagée où chaque grain raconte l’histoire d’un terroir d’exception.
Par Oulai Daniel, Agroéconomiste, PDG de La Grainotech



