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Monnaie des États du Sahel : quatre scénarios de change face au FCFA


L’Alliance des États du Sahel (AES) dont le Burkina Faso, le Mali et le Niger poursuit sa réflexion sur l’édification d’une souveraineté économique pleine et entière. Après le retrait de la CEDEAO, annoncé en janvier 2024 et effectif depuis janvier 2025, et la volonté aiguë de quitter à terme la zone franc, la perspective d’une monnaie commune propre aux trois pays se précise dans les cercles d’experts.

Les autorités de Bamako, Ouagadougou et Niamey n’ont pas encore rendu publiques leurs arbitrages définitifs. Mais les études techniques avancent. L’un des chantiers les plus délicats concerne le régime de change que cette future devise que l’on désigne provisoirement sous le vocable de « franc AES » ou d’une autre appellation adopterait vis-à-vis du franc CFA, qui reste la monnaie de référence dans la sous-région. Quatre scénarios principaux se dessinent, chacun porteur d’avantages et d’inconvénients, et engageant des arbitrages distincts.

La parité et le flottement
Le premier scénario, le plus orthodoxe du point de vue des manuels d’économie, est celui du flottement. Dans ce régime, le taux de change se formerait librement sur le marché, au gré de l’offre et de la demande. La valeur de la nouvelle monnaie dépendrait alors des réserves de change accumulées par les banques centrales des trois pays notamment leurs stocks d’or, car les États de l’AES sont producteurs de ce métal précieux ainsi que des flux d’exportations (coton, bétail, uranium pour le Niger, or pour le Mali et le Burkina). L’avantage théorique est une adaptation continue aux réalités économiques. L’inconvénient, de taille pour des économies, est une volatilité initiale élevée. Un flottement désordonné pourrait générer des fluctuations brutales, décourager les investisseurs et nourrir l’inflation importée. À moins d’être adossé à des réserves substantielles et à une crédibilité institutionnelle forte, ce régime paraît risqué à court terme.

La parité fixe, ou l’attrait de la stabilité à court terme
Le deuxième scénario, le plus simple à mettre en œuvre techniquement, est celui de la parité fixe à 1 pour 1 : un franc AES vaudrait exactement un franc CFA. Cette solution offrirait l’avantage d’une transition en douceur. Les prix dans les commerces, les contrats, les salaires et les dettes libellés en francs CFA n’auraient pas à être convertis avec un coefficient compliqué. L’inflation immédiate serait évitée. La confiance des agents économiques serait préservée, dans la mesure où la nouvelle monnaie serait perçue comme le simple prolongement de l’ancienne. Ce régime faciliterait également les échanges avec les pays voisins restés dans la zone franc Bénin, Côte d’Ivoire, Sénégal, Togo avec lesquels les États de l’AES entretiennent des flux commerciaux importants, malgré la rupture politique. Toutefois, cette parité 1 pour 1 ne résout pas la question de fond : elle ne modifie pas la compétitivité relative des économies sahéliennes.

Le franc CFA est actuellement surévalué par rapport à certaines devises mondiales, ce qui pénalise les exportations africaines hors zone franc.
En calquant leur nouvelle monnaie à l’identique, les trois pays ne gagneraient pas en compétitivité. Ils demeureraient soumis aux mêmes contraintes qu’auparavant, à savoir une dépendance aux importations et une difficulté à diversifier leurs débouchés. La parité fixe 1 pour 1 est donc un choix de continuité et de stabilité, mais non de rupture souveraine. Le troisième scénario est celui d’une parité fixe dévaluée. Il s’agirait de fixer le nouveau franc AES à un niveau inférieur à celui du franc CFA, par exemple 0,75 CFA pour un franc AES (ou, selon l’écriture inverse, un franc AES vaudrait 0,75 franc CFA). Une telle dévaluation viserait un objectif clair : renforcer la compétitivité des exportations des pays de l’AES. En rendant leurs produits or, coton, bétail, uranium moins chers en devises étrangères, la dévaluation stimulerait la demande extérieure. Elle rendrait également plus attractifs les investissements étrangers dans ces pays. En revanche, elle renchérirait le coût des importations, notamment des biens d’équipement, des produits alimentaires et des carburants. L’inflation pourrait en être affectée, avec un risque social pour des populations déjà vulnérables. Ce scénario suppose une capacité à absorber le chouch inflationniste et à compenser par des recettes d’exportation accrues.

Réévaluation ou flottement : Le choix de la souveraineté symbolique
Quatrième scénario, le plus audacieux sur le plan politique : une parité fixe réévaluée. Par exemple, un franc AES vaudrait 1,2 franc CFA. Autrement dit, la nouvelle monnaie serait plus forte que l’ancienne. Ce choix, apparemment contre-intuitif pour des économies en développement, reposerait sur une logique de souveraineté monétaire adossée aux réserves d’or. Le Mali, le Burkina et le Niger possèdent des gisements aurifères non négligeables. En thésaurisant une partie de leur production, ils pourraient adosser leur monnaie à l’or, comme le font certains pays pétroliers du Golfe. La réévaluation enverrait un signal fort aux marchés : les États de l’AES ne sont plus des économies satellites mais des puissances émergentes assumées. Elle réduirait le coût des importations, ce qui est favorable aux consommateurs et aux entreprises locales dépendantes de biens étrangers. Mais elle pénaliserait les exportations, les rendant plus chères en devises. Or, les pays de l’AES ont besoin d’exporter pour financer leur développement. Ce scénario ne serait viable qu’en cas de diversification rapide de leurs économies ou de hausse soutenue des cours des matières premières qu’ils produisent. Chacun de ces quatre régimes de change engage des arbitrages distincts. Le flottement privilégie l’ajustement automatique mais expose à la volatilité. La parité fixe à 1 pour 1 favorise la stabilité et la transition en douceur, mais sans gain de compétitivité. La parité dévaluée stimule les exportations au prix de l’inflation importée. La parité réévaluée affiche une ambition souveraine, mais au risque d’asphyxier le commerce extérieur.

Les autorités de l’AES devront trancher en fonction de leurs priorités : rassurer les marchés et les partenaires techniques, ou bien envoyer un signal politique fort de rupture avec l’ancienne architecture monétaire héritée de la colonisation. La création d’une monnaie commune est un processus long, qui nécessite une convergence des politiques budgétaires, une harmonisation fiscale, et la mise en place d’une banque centrale crédible. Les quatre scénarios de change ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les discussions se poursuivent à Niamey, Bamako et Ouagadougou. En attendant, les opérateurs économiques de la région restent dans l’expectative. Les entreprises, notamment les sociétés minières et les groupes cotonniers, réclament de la visibilité. La décision finale, quelle qu’elle soit, devra être accompagnée d’une communication claire et d’une période de transition pour éviter les mouvements de panique. Le franc CFA a plus de soixante-dix ans. Le remplacer par une nouvelle monnaie est un acte politique majeur. Mais c’est aussi un défi technique que seuls des États dotés d’institutions fortes et d’une volonté collective peuvent relever.

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