04102026Headline:

RCI: la filière cacao traverse une zone de fortes turbulences

Les producteurs sont sortis circonspects après la conférence ministérielle sur la crise que connait le cacao ivoirien. La sortie médiatique du ministre Bruno Koné, censée clore le dossier des stocks résiduels de la campagne principale, a laissé un goût d’inachevé. Face à une assistance de délégués régionaux venus de l’intérieur du pays, le discours officiel de l’OIA, rodé et rassurant, s’est heurté à une réalité plus rugueuse celle de planteurs qui n’ont toujours pas vu la couleur de leur argent. Loin de l’atmosphère consensuelle affichée par l’Organisation interprofessionnelle de la filière café-cacao (OIA), une sourde circonspection a dominé les rangs des producteurs. Beaucoup sont repartis avec le sentiment d’avoir assisté à une décision politique déconnectée des urgences du terrain.

Les producteurs attendent de l’argent, l’OIA leur présente un accord de collaboration et le ministère de tutelle demande de tourner la page à la campagne principale pour s’investir dans la bonne marche de la campagne intermédiaire. Très circonspects, les responsables régionaux des producteurs venus à Abidjan pour la cause, étaient visiblement embarrassés après la conférence de presse du ministre Bruno Koné. « On a entendu, on n’a rien compris. Mais, on va aller réfléchir et donner notre réponse les jours à venir » notifiait la plupart des producteurs présents en salle. Un malaise qui semble dessiner une double vision dans la production : d’un côté des milliers de producteurs abandonnés et laissés pour compte et de l’autre, une OIA qui s’attache plus aux décisions politiques qu’au dénouement la crise économique que traverse le cacao ivoirien depuis plusieurs mois. Linfodrome a pu recueillir les voix de certains paysans et la déception est de mise.

Le discours de raison de l’OIA et la base encore perplexe
L’exercice avait pourtant été préparé avec soin. Après des semaines de tensions autour des 102 000 tonnes de fèves de cacao immobilisées dans les coopératives, l’exécutif ivoirien a dégainé une mesure forte : annulation des quotas accordés à certains opérateurs privés, réallocation d’un volume complémentaire de 23 830 tonnes à l’OIA, et appel solennel à « tourner la page » de la campagne principale pour se consacrer à la campagne intermédiaire. Le tout assorti d’un geste financier d’ampleur 231 milliards de francs CFA puisés dans le fonds de réserve pour maintenir le prix à 1 200 francs le kilo. Sur le papier, l’édifice tient. Dans les faits, il fissure. Les responsables régionaux des producteurs, conviés à Abidjan pour entendre la bonne nouvelle, sont repartis avec une moue dubitative. « On a entendu, on n’a rien compris. Mais on va aller réfléchir et donner notre réponse les jours à venir », glissait l’un d’eux en quittant la salle. Une formule polie, mais lourde de sens. Derrière elle se profile un malaise plus profond : celui d’une base qui se sent tenue à l’écart des négociations, et d’une OIA accusée de s’aligner davantage sur les desiderata politiques que sur la détresse économique des planteurs.

La parole des sans-voix : « Ce n’est pas une solution, c’est encore une décision politique »
les témoignages de plusieurs paysans présents. Leur déception ne souffre aucun débat. L’un d’eux, visiblement amer, résume le sentiment général : « Depuis le début de la crise, il y a eu plusieurs prises de parole, mais les lignes n’ont pas bougé. Ce qui n’a pas été bien fait dès le départ est difficile à corriger par la suite. » Il accuse le processus décisionnel, vertical, sans consultation préalable des premiers intéressés. « On nous demande d’abandonner la campagne principale pour passer à une campagne intermédiaire, comme si cela était simple. Ce n’est pas si facile. Moi, je vais rester dans la crise. » Un autre producteur, venu de la zone d’Adzopé, adopte un ton plus résigné. Il ne cache pas son embarras : « Ce qu’on vient de nous dire… est-ce que ça nous arrange ? Non. Mais on n’a pas le choix. Si l’État a pris une décision, qu’est-ce qu’on y peut faire ? » Il reconnaît toutefois que l’État a consenti un effort, et que les planteurs suivront, faute de meilleure alternative. Mais l’amertume affleure : « Dans notre zone, il reste encore des quantités à enlever. » Pour lui, la continuité de l’enlèvement reste la seule promesse crédible. Un troisième intervenant, plus tranchant, refuse toute concession sémantique. « Ce qui a été dit, ce n’est pas une solution à la crise. C’est encore une décision politique. Une décision purement politique. » Il dénonce un décalage insoutenable entre le discours des officiels et la réalité des planteurs, dont « le seul capital, c’est son cacao ». L’OIA, en acceptant de parler au nom de tous, aurait pris le risque de trahir ceux qu’elle est censée représenter.

23 830 tonnes allouées, producteurs en attente de paiements concrets
A Abidjan, le jeudi 9 avril 2026, une conférence de presse a réuni acteurs de la filière cacao, représentants des producteurs et autorités. Au menu : la fin supposée de la crise qui paralyse la campagne principale 2025-2026, avec ses stocks résiduels immobilisés dans les magasins des coopératives. L’État annonce une réallocation de 23 830 tonnes au profit de l’Organisation interprofessionnelle agricole de la filière café-cacao (OIA Café-Cacao). Mais du côté des paysans venus des régions, le scepticisme domine plusieurs délégués. L’exécutif vante une sortie de crise, tandis que les producteurs, laissés en jachère pendant des mois, guettent des liquidités immédiates. La séance, improvisée en partie pour cause de programme resserré, s’ouvre sur les mots de Doua Obed Blondé, 3e vice-président de l’OIA et porte-parole de l’organisation. « Depuis notre baptême de feu avec cette crise le 3 décembre dernier, nous restons debout aux côtés de l’État », lance-t-il en soulignant un « sens élevé de responsabilité et une volonté claire de vérité ». Il détaille l’évolution d’une opération nationale a permis d’enlever 102 000 tonnes de stocks résiduels, réparties entre 1 430 sociétés coopératives, inventoriées par le Conseil du café-cacao (CCC). La crise, qualifiée de « réelle, profonde et lourde », a bloqué des revenus pour les producteurs pendant des mois. Une décision d’Haute Autorité a annulé les quotas initiaux accordés à certains opérateurs privés environ 45 000 tonnes revendiquées. Cette mesure traduit la priorité donnée aux coopératives et à l’OIA.

Le 8 avril, le CCC a notifié un quota complémentaire de 23 830 tonnes à l’OIA, « cadre final de l’opération de déstockage ».
Les enlèvements démarrent dès ce samedi, avec une accélération pour soulager les producteurs et amorcer une sortie concrète et visible de la crise. Perspective ouverte sur la campagne intermédiaire, lancée le 4 mars : l’OIA invite à une mobilisation pleine, confiante dans l’évolution des cours internationaux et la résilience des acteurs. Salut aux efforts du président de la République, qui a mobilisé 231 milliards de francs CFA du fonds de réserve pour porter le prix du kilogramme à 1 200 FCFA, contre 947 FCFA initialement prévu. « C’est un soutien aux producteurs », indique le porte-parole, avec remerciements appuyés aux autorités, reconnaissance à la patience des acteurs, et appel à la cohésion pour « suivre notre filière ». Le document officiel, un accord supervisé par le ministre avec la liste les coopératives bénéficiaires, priorisant celles qui n’ont pas encore déchargé un seul camion. « Cette injustice sera réparée », assure Obed Doua Blondé, promettant un contrôle strict : nul ne validera un enlèvement sans cette liste. La collaboration OIA-CCC, scellée par cet accord, marque une première dans la gestion de crise.

L’incompréhension comme seul dénominateur commun
Le quatrième témoignage est peut-être le plus révélateur de l’écart qui s’est creusé. « Franchement, moi, je n’ai rien compris. J’ai entendu, mais rien n’est rentré. » Ce producteur, arrivé à la dernière minute, résume l’essentiel : « On nous dit d’oublier la campagne principale et de se concentrer sur une autre campagne. C’est tout ce que j’ai compris. Nous, on a déjà oublié la campagne principale, mais ce qu’on n’a pas oublié, c’est le cacao qu’on a en main. » La campagne est officiellement close, mais les fèves, elles, sont toujours là, non vendues, non payées. L’argent promis n’a pas de date certaine. Un cinquième producteur, plus mesuré, rappelle les règles élémentaires du dialogue social. « On vient juste d’avoir l’information. Comme tout acteur, on va prendre du recul, réfléchir et s’organiser avant de donner une réponse au gouvernement. » Il constate, sans triomphalisme, le divorce entre la parole de l’OIA et celle de la base.: « L’OIA a parlé au nom des producteurs, mais aujourd’hui, ce sont deux voix différentes. Les producteurs, eux, n’ont pas encore parlé. Ils vont s’exprimer bientôt » annoce-t-il. Il dresse alors un parallèle tout aussi éloquent.

« Dans nos zones, la vie des producteurs est difficile. C’est comme un fonctionnaire qui travaille sans percevoir son salaire. Cette crise touche tout le monde, même les enfants. »
Au terme de cette conférence de presse, l’impression dominante est celle d’un rendez-vous manqué. Le ministre Bruno Koné a joué la carte de l’apaisement et de la responsabilité collective, appelant à une mobilisation générale pour la campagne intermédiaire. Mais nombre de planteurs, eux, sont restés sur leur faim. Ils voulaient des solutions concrètes pour l’évacuation des stocks résiduels et le paiement des arriérés. Ils ont reçu un discours de méthode et une invitation à tourner la page. L’OIA, de son côté, se trouve dans une position inconfortable. Habilitée à négocier au nom de la filière, elle est désormais suspectée de servir de courroie de transmission à une décision purement administrative alors qu’elle jubile pour son premier anniversaire. Les responsables régionaux, repartis dans leurs zones respectives, ont promis de « réfléchir » et de donner leur réponse dans les jours à venir. La formule ne préjugerait en rien de l’adhésion des troupes. Dans l’immédiat, la crise cacaoyère ivoirienne n’a pas trouvé son épilogue. Elle entre dans une phase d’observation mutuelle : d’un côté, l’État et ses relais institutionnels, convaincus d’avoir fait le maximum avec les moyens du bord ; de l’autre, des producteurs sceptiques, lésés dans leur dignité et dans leur portefeuille, qui attendent des actes plus que des paroles. Tant que les camions n’auront pas roulé sur l’ensemble du territoire pour évacuer les fèves encore stockées, le mot « fin de crise » restera un vœu pieux. La défiance pourra-t-elle se muer en confiance, ou le fossé se creusera un peu plus ?

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